Ruissellements

La vie est une illusion,
un rêve, parmi tant d'autres.
On peut en faire ce qu'on veut,
si on renonce à le questionner.
Il suffit d'y croire, un peu...





Le RÊVE


Je rêve

Chaque nuit, nous traversons cette étrange frontière qui sépare la veille du sommeil, pour nous endormir au monde réel, et nous éveiller à celui du rêve. Pourquoi dormons-nous? Pourquoi rêvons-nous? Pourquoi faut-il que cette boîte de Pandore s'ouvre, chaque nuit, sans qu'on puisse la refermer, avant le matin?

Le rêve occupe le tiers de notre vie. Nous y pensons, nous y souffrons. Nous y vivons des événements qui nous semblent aussi réels que ceux de la journée. Mais, une fois éveillé, il n'en reste plus que des souvenirs, bientôt effacés.

Et pourquoi faisons-nous cette différence, entre le rêve et la réalité? Parce que nos rêves ne se suivent pas, et qu'au matin, nous retrouvons notre petit monde, dans l'état où nous l'avions laissé, la veille, nous décidons que cette régularité est la seule réalité. Mais que faire, quand certains rêves nous paraissent parfois plus pertinents que le reste de notre journée? Ou que les événements de notre journée, nous semblent soudain monotones, et sans intérêt?


Je rêve que je rêve

Il y a quelque temps, j'ai eu ce rêve, dans lequel j'ai entendu la sonnerie de mon réveil. Je me suis éveillé, j'ai mis la main sur mon réveil, j'ai regardé l'heure. Il était midi. Étonnant. Je n'utilise jamais de réveil. Et puis, j'ai constaté que j'étais couché, tout habillé, et même, avec mes souliers. Je me suis dit: ca n'a pas de sens. Je ne fais jamais ca. Et puis, je me suis éveillé, encore une fois, et j'ai constaté que j'étais dans mon lit. J'ai regardé l'heure. Il était midi.

Un peu plus tard, en m'habillant, je me suis rappelé de mes rêves. Je me suis éveillé deux fois, de deux rêves différents. Dans le premier rêve, j'ai été réveillé par un réveil. Dans le deuxième rêve, je me suis éveillé, sans raison particulière, sauf peut-être, l'étonnement que m'a causé ce premier rêve. Je me suis éveillé par étonnement.

C'est la première fois que je fais deux rêves, l'un dans l'autre, en tout cas, c'est la première fois que je m'en aperçois, ou que je m'en rappelle. Mais si on peut s'éveiller deux fois, où est la limite? Quand on pense sincèrement être tout à fait éveillé, peut-on être certain qu'on ne s'est pas tout simplement éveillé dans un rêve précédent? Et cette réalité, à laquelle on croit s'éveiller, tous les matins, qui dit que ca n'est pas aussi un rêve? Un rêve dont on ne sait pas encore, comment s'éveiller, ou alors, peut-être qu'on s'en éveille, en s'étonnant, sinon, on continue de rêver, toute la vie, et peut-être même, au delà de la vie.


Je sais que je rêve

Dans un petit village de vieilles maisons abandonnées, ou simplement laissées en ruines, nous étions cinq jeunes garçons. Quelques uns étaient montés sur un petit muret de pierres. À un moment,  j'ai dis à l'un d'entre eux:

- C'est un rêve. Saute en bas. Ca ne fait pas mal.

J'ai insisté, je l'ai forcé à sauter. Un moment plus tard, il est arrivé dans mes bras, étonné, en me déclarant:

- Tu as raison. Je n'ai rien senti.

Les autres me regardaient, interdits. Je leur ai expliqué que, dans la réalité, je suis beaucoup plus vieux. Puis les enfants se sont soudain rappelés:

- Moi aussi, je pense que j'ai trente ans.

- Et moi, j'en ai quarante.

J'ai souvent ce genre de rêves. Je sais que je rêve, et je continue de participer à ce rêve, sans pouvoir m'en éveiller. Ca m'arrive souvent. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que ca peut bien signifier. Mais c'est la première fois que j'essaie de convaincre les personnages de mon rêve, que ca n'est qu'un rêve, et que nous rêvons tous.

Bien sur, je me suis éveillé, presqu'aussitôt. On peut difficilement prendre conscience de rêver, sans s'éveiller. Mais je me dis, si j'avais pu continuer ce rêve, j'aurais peut-être découvert quelque chose d'autre. Ces garçons, qui venaient d'avouer qu'en réalité, ils sont plus vieux, et qu'ils ont une autre vie, ils auraient pu me dire leur nom, me donner leur adresse, leur téléphone, en m'éveillant, je les aurais contactés aussitôt, pour leur demander s'ils se souvenaient encore de moi.

- Allo, c'est moi...

- Moi? Mais qui donc?

- Tu sais bien, le type, dans le rêve que tu viens de faire, celui qui te disait que tout ca n'est qu'un rêve, et qui te demandait de lui sauter dans les bras.

Bien sur, je suppose que ca n'aurait pas été aussi simple. Les gens rêvent tous les jours, en fait, le tiers de leur vie. Certains rêvent même le jour. Mais de donner une pareille importance aux rêves... Et puis, la réalité des rêves, on trouve ca trop naïf, pour y croire.



L'OMBRE


Deux esprits

Je ne savais pas encore ce qu'est la lumière, et déjà, je le sentais bien, tout autour de moi, il n'y avait que ténèbres et noirceurs. Je sortais à peine du néant. J'ignorais tout de l'existence, de la vie, de la douleur de vivre. Comment alors, aurais-je pu imaginer la mort?

Quand la conscience vous apparait ainsi, au milieu du néant de votre existence, la première question qui pourrait vous venir à l'esprit, c'est: qui suis-je? Mais, sans les mots, sans les phrases, quelle réalité peut-on accorder aux idées, aux pensées? Ce ne sont encore que des sentiments informes, pas même des émotions. Toutes ces choses viennent avec l'expérience de la vie, même jeune.

Pourquoi la conscience nous vient-elle avant l'intelligence? Avant l'éveil des sens? Les premiers instants de la vie consciente sont un cauchemar. Si on le pouvait, on souhaiterait retourner au néant. Mais tout est encore nébuleux, nuageux, éthéré, informe. On ne sait ni souhaiter, ni désirer. Il n'y a que cette étrange douleur, encore si faible, dans laquelle on s'enfonce, tout doucement, comme dans les sables mouvants. Et c'est ce cauchemar, qu'on appelle la vie. Mais on ne sait pas encore ce qu'est la peur, la terreur, le regret. Au commencement, la vie n'est qu'un agacement, un inconfort, une curiosité, et on s'en laisse envahir, doucement, sans se douter de rien. Encore innocent, on attend, pour voir ce qui se passera.

Naitre, c'est un peu comme s'éveiller le matin, après une longue nuit de rêve. On se souvient encore d'avoir rêvé. Mais en ouvrant les yeux, on conserve rarement le souvenir du rêve. Certains secrets ne traversent pas l'étroite frontière qui sépare le rêve et la réalité. À la naissance, en ouvrant les yeux à la lumière du monde, on oublie toutes ces choses, qu'on associe aux ombres. Et sans doute, quand on meurt, on n'emporte pas les souvenirs de notre vie. On s'éveille à un autre monde, un monde qui nous semble encore plus réel que celui d'où on vient. Ca nous donne l'impression de voyager vers la lumière. Mais qui sait, tout au long de ces innombrables migrations, si on ne s'enfonce pas continuellement dans le rêve, et dans l'ombre...

Une fois mort, ce qui fut vivant est bien différent de ce qui n'a jamais vécu. Même très jeune, même avant de voir le jour, la vie, même celle de la plante, est infiniment plus que la pierre. Et pourtant, quand elle se retire du corps, elle le laisse moins vivant que les pierres. Aussi, l'esprit conscient est beaucoup plus que la bête. Et quand la conscience se retire de l'esprit, elle le laisse encore plus bête que la bête. Perdre ce qu'on a, ne permet pas de retrouver ce qu'on avait. Quand on a perdu, que ce soit la vie, l'intelligence, ou la conscience, on ne devient pas animal, plante ou minerais. Un homme mort demeure un homme, et on continue de lui donner ce nom, même mille ans après sa mort. Un animal mort, une plante morte, même quand il n'en reste plus que le nom, ce nom demeure, tout comme si l'entité qu'il  représente existait encore. Quand on meurt, on est moins vivant qu'avant la naissance.

Mais comment parler du rêve, et de l'éveil, sans savoir si on rêve encore, ou si on s'est enfin éveillé? Et puis, il n'y a peut-être que le rêve. Avant de vivre, on rêve, et on rêve encore, après la vie. Il n'y a que le rêve. Et la vie n'est qu'un rêve de plus. C'est bien ce que j'aurais cru, si j'avais pu le concevoir.

Tout ce qu'on croit percevoir par les sens, ou l'esprit, l'énergie, ou la matière, tout ce qui nous résiste, tout ce sur quoi on s'appuie, ce qui nous touche et nous transporte, rien de tout ca n'est vrai, pas avec le sens qu'on voudrait y voir. Tout ce qui nous semble si réel, pierres, plantes, animaux et humains, ne sont pourtant que les personnages du rêve, et ses accessoires. Rien de plus. Et pourtant...

Et pourtant, au milieu de ce rêve étrange, il était là, tout près de moi. Je le sentais, sans vraiment le savoir. Une même vie, divisée en deux êtres isolés, deux corps animés. Parfois, je le sentais bouger, faiblement. Mais, la plupart du temps, il flottait, à la dérive, sans effort, sans désir. Il n'y avait aucun lien, entre nous, sauf le sentiment de sa présence, et son désintéressement.

J'ai vécu un moment, tout près de cet esprit inconscient, de ce corps mort. Quand l'humain perd sa conscience, il devient moins que l'animal. Quand l'animal perd sa vie, il devient moins que les pierres. Perdre ces précieux cadeaux, ca ne rend pas l'état précédent. Ca nous ramène plus loin encore, plus loin avant la vie, l'intelligence, la conscience.

La nuit de notre naissance, il était déjà mort depuis longtemps. Je le savais, je l'avais compris. À sa place, il n'y avait plus qu'une masse inerte. Et puis, quelque temps plus tôt, j'avais senti son esprit se glisser discrètement dans le mien. Il s'était réfugié quelque part, dans ma tête, sans rien dire, sans rien demander. Et j'avais bien compris qu'il nous faudrait partager ce corps. Le cauchemar, le véritable cauchemar allait commencer bien plus tard.

Déjà, on oubliait le vivant, pour pleurer le mort. Il n'y avait de tristesse et de regret que pour le mort. Et même cet autre esprit, qui parasitait ma vie, il me transmettait son chagrin, sa tristesse, de ne pas être seul, dans ce corps, où j'aurais du être le seul. Je regrettais d'être vivant, au prix de sa mort. Et puis, je sentais bien que plus tard, on m'accuserait de vivre à sa place. On dit que les absents ont toujours tort, puisqu'ils ne peuvent pas se défendre. Mais les morts ont toujours raison, puisqu'il est désormais inutile de les accuser. Et puisque je vivais, j'étais coupable, et puisqu'on m'ignorait, j'étais même un peu mort.

De cet autre esprit, je ne sus jamais rien, sauf, qu'il avait son temps, et ses heures, et qu'il usait parfois de mon corps, sans jamais se soucier de moi.

Parfois, je m'éveillais blessé. Que m'avait-il donc fait, pendant mon sommeil? Parfois, je m'éveillais triste, sans raison. C'était encore lui. Qui d'autre aurait pu changer mon humeur? Nous étions deux étrangers, habitant la même maison, le même corps, sans jamais nous rencontrer. L'un vivait la nuit, l'autre le jour. Mes veilles étaient peut-être ses rêves. Mes rêves étaient peut-être sa seule réalité. De mauvais rêves, dont il ne reste plus rien, sauf quelques souvenirs informes, des sentiments, des émotions. Comme c'est étrange. La continuelle présence d'une absence. Je ne vois pas d'autres mots.

Quand j'ai commencé à vivre la nuit, et à dormir le jour, il m'est arrivé de l'entendre rentrer, ou sortir. J'aurais voulu le suivre, le surprendre, le découvrir, lui parler. Mais il y a des exceptions, aux coïncidences. Ce qui se complète, ne peut pas s'inclure. Je ne l'ai jamais connu autrement que par les sentiments, ou les émotions qu'il me laissait, en partant.

Un jour, je me suis éveillé sur une terrasse, où il s'était arrêté. Sans doute, un peu ivre, il s'était endormi. Je sentais encore son ivresse dans mon corps. Et je me suis retrouvé, un peu perdu, au milieu de gens que je ne connaissais pas, et qui semblaient m'ignorer. Je pense qu'il était aussi seul que moi. Il devait aller boire sur les terrasses, pour regarder passer les gens, et se donner l'impression de les connaitre, et, peut-être même, d'y attendre quelqu'un... un ami.

Je n'ai jamais vu cet ami. Peut-être n'est-il jamais venu. Mais je pensais, si jamais il vient, s'il pense me reconnaitre, s'il vient à ma table, pour me saluer, me parler, combien de temps prendra-t-il à comprendre que je ne suis pas celui qu'il croit connaitre?

Avec le temps, cette double vie m'a épuisé. Aussi bien le jour que la nuit, je ne rêvais plus, je ne dormais plus. Cette autre partie de moi, n'avait plus de vie. Elle a fini par se dissoudre, par disparaitre. Je ne la sentais plus, sauf pour ce vide étrange, dans mon esprit.

Dans cet espace, si longtemps occupé par cet étranger, et désormais disponible, avant que j'aie le temps de le remplir, les idées s'y perdaient en échos, comme dans ces appartements vides qu'on ne visite qu'en rêves, comme la tombe d'un ami oublié, derrière une maison abandonnée. Ce frère jumeau, pourtant mort, avant même d'être né, m'avait privé d'une partie de ma vie, en parasitant mon esprit. En m'abandonnant, il me priva d'une autre partie de moi.

Plusieurs de ces portes qui nous cachent normalement les autres mondes, se sont ouvertes en même temps. Une boite de pandore s’est ouverte devant moi, et elle ne s‘est plus jamais refermée. Pour ceux qui préfèrent simplifier, je ne suis qu’un fou de plus. Ca ne change pourtant rien à mon habituelle réalité, ni à ces autres réalités qui remplissent désormais mon étrange existence. Je suis fou, soit. C’est sans doute rassurant pour les autres. Pour moi, rien que de nommer la chose, ca ne la définit pas pour autant. Après tout, le fou n’est pas tellement celui qui ne comprend plus son monde, comme celui que le monde ne comprend plus.

Il faut bien dire que je ne comprends pas toujours ces mondes, où je m’éveille parfois, sans vraiment le vouloir, un peu au hasard, comme on descend dans une gare, trop tôt, ou trop tard, pour se retrouver dans un village qu’on ne connait pas. Quand on se perd, on ne revient pas forcément là d’où on vient. Il faut parfois recommencer une autre vie, comme celles qu'on accepte, dans le rêve. Et il y a plusieurs autres vies, que je ne connais pas. Alors, celle-là, ou une autre... Et puis, est-ce vraiment si important de reconnaitre les lieux, les gens? De vivre avec la conscience, le souvenir d'un passé? Je vis au présent, et j’accepte d’être perdu. Je le suis donc, un peu moins, et puis, ca change de l’habituelle routine. Bien sur, je suis différent des autres. Mais je ne vais pas m’en plaindre. Pour ce que j’en connais, leurs vies sont d’une platitude... Ils la vivent avec résignation, comme une peine de prison, sans aucun autre espoir de libération que la mort, et son éternel oublie. À ce prix, ma folie est encore plus précieuse que leur supposée sagesse. Et puis, la  folie ne touche que ceux qui sont vivants, intelligents et conscients. Elle n’est donc pas étrangère, à notre existence. Mais est-elle toujours une maladie?

Pour plusieurs, le rêve est aussi une folie. Parce qu’on ne comprend pas le rêve, on le dit irréel, et on refuse de l‘accepter dans notre réalité. Et pourtant, tout le monde rêve. Est-ce une maladie? Non, bien sur. Mais on désigne comme fous, ceux qui transportent leurs rêves, dans leur réalité. Est-ce mal? Ou dangereux? Est-ce une maladie qu’il faut isoler, et prétendre soigner? Plusieurs de nos grands génies ont d’abord été perçus comme fous, parce qu’on ne comprenait pas leur cheminement. On a pourtant utilisé leurs rêves, pour bâtir le monde où nous vivons. À la limite, on pourrait dire que le génie, c’est celui qui sait traverser cette étroite frontière, entre le rêve et la réalité, sans trop s’y perdre, et le fou, c’est celui qui mélange les deux endroits, les deux dimensions.



La thérapie

Vendredi - La fin d'une entrevue

À la fin d'une rencontre, où elle avait oublié son rôle de thérapeute, pour se perdre un moment dans celui d'une auditrice, presque intéressée, elle avait quand même tenté de reprendre le contrôle de l'entrevue, en lui suggérant:

- Vous devriez tenir un journal!

- Un journal...

- Pour raconter votre vie.

- Je ne fais rien de bien intéressant. Je pourrais vous conter tout ca, en une demi-page.

- Allons, je suis certaine que vous pourriez raconter bien des choses.

- Ma vie est d'une platitude. Pourquoi croyez-vous que je viens vous consulter? Si je faisais quoi que ce soit qui vaille la peine d'être conté, je m'en contenterais. Mais je ne fais rien. Je dors mal, je me lève tard, et pourtant fatigué. Je mange peu, et j'attends la fin de la journée. Et pourquoi? Je sais bien que je dormirai assez mal, de toute façon.

- Vous semblez fatigué, épuisé, et pourtant, vous ne perdez pas de poids. Vous devez donc manger un peu.

- Sans doute, ou je mange des choses qui engraissent, mais qui ne me donnent pas d'énergie.

- Essayez quand même.

- Quoi?

- Écrivez, n'importe quoi, ce qui vous passe par la tête.

- N'importe quoi? C'est facile. Je n'aurais qu'à vous conter mes rêves. J'en fais parfois de biens étranges. Ca m'étonne, même, ca ne me ressemble pas. On dirait que j'assiste au film de la vie d'un autre, un étranger.

- Vous rêvez? Mais vous dites ne pas dormir. Vous devez donc dormir quand même, assez pour rêver.

- Oui, sans doute. J'avoue que c'est étrange. Il me semble que je passe la nuit à me retourner dans mon lit, et pourtant, je fais quand même ces rêves...

- Eh bien, commençons déjà par là. Contez nous vos rêves. Nous les lirons ensemble, et nous essaierons d'y voir un peu de lumière. Après tout, ca vient de vous. Ca doit forcément nous révéler quelque chose sur vous.

- D'accord. Je veux bien essayer. Le prochain rêve, je vous l'envoie par email. Vous en ferez ce que vous voudrez. Mais ne vous moquez pas de moi, si ca vous semble irréel.

- Allons, je sais bien ce que sont les rêves.


Jeudi - email: Mes premiers rêves

Je vous avais prévenu. C'est encore plus étrange que je l'avais dit. En les écrivant, je constate que mes rêves se suivent parfois, comme une série télévisée. Et puis, vous m'expliquerez peut-être comment il faut le prendre. Mais je rêve surtout les nuits où je dors le plus mal, enfin, puisqu'il parait que nous rêvons quand même toutes les nuits, disons que je me rappelle surtout des rêves que je fais, ces nuits où j'ai le plus mal dormi, et où j'aurais juré ne pas avoir dormis du tout. Mais enfin, il le faut bien, puisqu'au matin, et malgré ma grande fatigue, je me rappelle quand même du rêve que j'ai fait. Mais pour que ce soit plus clair, je vous raconte tout ca sous la forme d’un journal.

D'abord, lundi et mardi, j'ai assez bien dormi. Au matin, je me levais presque reposé. Et pourtant, je vous dirais que je n'ai pas rêvé, enfin, je ne me souviens ni de mes rêves, ni même d'avoir rêvé. Ca n'est pas que j'en ai l'habitude, mais c'est comme si j'avais dormi, sous l'effet d'un somnifère.

Mercredi, j'aurais juré avoir gardé les yeux ouvert toute la nuit. Je me suis quand même levé assez tôt, fatigué de rester au lit. Puis, en prenant un premier café, je me suis soudain rappelé mon rêve.

J'étais en ville, dans un cartier que je ne connais pas. Mais je m'y trouvais quand même, à l'aise. Je savais à l'avance quelles rues ou ruelles il fallait prendre. C'était bien un rêve. Pendant le jour, je me perds même dans mon jardin. Mais enfin, il y avait deux autres types avec moi. Ils semblaient attendre mes consignes. Nous étions embusqués dans l'un de ces hangars qu'on ajoutait jadis, aux maisons des villes. J'ignorais qu'on le faisait encore. Je veux dire, dans mon rêve, nous étions cachés dans ce genre de remise.

D'après ce que je me rappelle de la ville, nous étions dans un quartier de l'Est. Mais je n'en suis pas certain. J'y ai vécu dans ma jeunesse, et je n'y suis jamais retourné depuis. C'est sans doute ce qui reste de mes souvenirs d'enfances.

Mais il y a plus. Ce que je faisais, dans ce quartier, dans ces ruelles, dans cette remise, ca ne me ressemble pas du tout. Dans mon rêve, j'ai compris que j'étais une sorte de policier, un soldat, je dirais même un espion. Nous étions armés, et nous attendions quelque chose... quelqu'un.

À un moment, une voiture est arrivée. Elle s'est arrêtée derrière la cour d'une maison, assez loin de notre hangar. Nous l'avions bien en vue. Des types en sont descendus. J'ai dit à mes compagnons:

- Voilà, ce sont les types que nous attendions.

À chacun d'eux, j'ai indiqué sa cible. Pendant que l'un devait tirailler la voiture, l'autre devait protéger la porte de la clôture. Moi je devais abattre l'un des occupants de la voiture, un gros type, en imperméable, avec un feutre enfoncé jusqu'aux yeux.

Pour le reste, je ne me souviens plus. Je me suis éveillé assez tôt, aussi fatigué que la veille, et persuadé que je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit. J'étais donc assez étonné de me rappeler ce rêve que j'ai aussitôt recopié dans ce email. Mais j'hésitais à vous l'envoyer. Je voulais attendre plus tard, peut-être dans l'après-midi, au cas où d'autres souvenirs me reviendraient. Et puis, ca m'est complètement sorti de l'esprit.

Aussi, jeudi matin, en m'éveillant, malgré la mauvaise nuit que je croyais avoir passée, j'avais encore le souvenir tout frais d'un autre rêve. La scène se passait ailleurs. Cette fois, nous étions sur le Mont Royal, dans le stationnement d'un belvédère, celui qui donne sur l'Est de la ville, et d'où on peut voir le Parc Olympique. Nous étions assis à l'arrière d'une camionnette cargo. L'intérieur n'était pas arrangé pour des passagers. Il n'y avait aucun banc. Les murs étaient nus, il y avait les habituels crochets de métal, avec leurs des bandes de nylon. Mais on avait recouvert le plancher avec une feuille de contre plaqué. Nous étions seuls. Les sièges du conducteur et du passager étaient vides. C'était assez inusité. Mais personne ne semblait s'en formaliser. L'un de nous avait un téléphone portable, et il semblait tenir une conversation. Il écoutait ce qu'on lui disait. À un moment, il s'est tourné vers nous, et il a déclaré calmement:

- C'est fini, pour ce soir. Le guetteur s'est fait repérer.

Un moment plus tard, la porte du conducteur s'ouvrait brusquement, et nous quittions le belvédère.

C'est tout. Il n'y a rien de plus. Mais je me rappelle que les types qui attendaient avec moi, dans la camionnette, c'étaient les mêmes que ceux du rêve de la veille. Et puis, je sais bien que c'est un rêve, mais par la fenêtre avant, j'ai cru remarquer l'un des types que j'avais vu sortir de la voiture, dans le rêve que j'avais fais la veille.

Si je n'avais pas pris la peine d'écrire ces rêves, je les aurais probablement oubliés, et certainement, je n'aurais pas remarqué que certains personnages se retrouvaient dans les deux rêves. On dirait une série télévisée. Croyez-vous que je devrais en faire une histoire, et essayer de la publier?

Mais ne croyez pas que je prends tout ca pour un jeu. J'essai simplement de plaisanter, pour réduire la tension que ca me cause. J'imagine que vous avez raison. Revoir ses rêves, ca peut mener quelque part. Mais si je peux tirer une première impression de ce nouveau projet, je dirais que je n'éprouve aucun plaisir à me souvenir de mes rêves. J'en éprouve même un sentiment de culpabilité. Voilà une remarque qui vous fera plaisir, je parle comme un psychologue. Mais je n'y connais rien. C'est votre domaine. On verra bien ce que vous en ferez.

Nous nous verrons vendredi soir. Si je fais un autre rêve, je vous l'envoie par email. C'est la méthode que j'ai trouvé. Si j'attends de vous revoir, j'ai peur de tout oublier.


Vendredi - La séance d'hypnose

Comme d'habitude, elle le reçût au salon. Dès le début, elle lui offrit du thé et des biscuits. Puis elle l'écouta comme un confesseur, lui redire les rêves qu'il lui avait envoyés par email, et qu'elle avait lus et relus, plusieurs fois. Ca ressemblait presque à un contre interrogatoire. À la fin, elle garda le moment de silence traditionnel. Elle essayait de ne pas lui dire tout de suite, ce qu'elle pensait vraiment de ses rêves. Et puis, sans doute pour éviter le sujet, elle lui proposa quelque chose de différent:

- J'aimerais vous hypnotiser. Qu'en pensez-vous?

- J'aimerais assez ca. Ca m'a toujours fasciné.

- Ca n'est pas ce que vous croyez. C’est beaucoup moins théâtral. Je provoque le sommeil hypnotique avec un médicament, presque un hallucinogène. Mais en très petites quantités, ca n'est pas dangereux. Et puis, ca vous permet d'accéder à certaines parties de votre mémoire, et d'y retrouver des événements que vous désirez peut-être oublier, ou cacher, même à votre conscience.

- Je comprends. Ces rêves, il y a surement quelque chose du genre, des événements qui m'ont troublé, et que je transpose dans ces rêves extravagants.

- Alors, peut-être la semaine prochaine?

- Pourquoi pas...

- Et si vous faites d'autres rêves, vous me les envoyez?

- Bien sur...


Vendredi - Après un rêve...

Il dormait encore sur le divan, pendant qu'elle se versait une deuxième tasse de thé. À la fin de la séance, elle lui avait suggéré de terminer par une petite sieste. À son réveil, il fut surpris de se trouver allongé, sur un divan étranger.

- Et alors, j'ai dormi?

- Je pense que vous n'avez plus aucun souvenir de notre séance hypnotique.

- Aucun. Je dirais même qu'il ne s'est rien passé, et que vous ne m'avez pas hypnotisé. Mais il est presque vingt-deux heures, et je n'ai aucun souvenir de ce que nous avons pu faire, depuis vingt heures.

- Vous vous rappelez ce médicament?

- Oui, je m'en rappelle. J'ai pris un médicament. Mais pour le reste, je ne sais plus rien.

- Vous ne vous rappelez pas non plus, de ce dont nous avons parlé, pendant la séance d'hypnose?

- Non...

- J'aurai pu faire en sortes que vous vous en rappeliez. Mais, pour une première fois, j'ai pensé que nous pouvions en rester là. Enfin, peut-être, une autre fois.

- Et qu'est-ce qui s'est passé?

- Peu de choses. Je vous ai questionné sur vos rêves. Mais, vous les aviez oubliés...

- C'est étrange. J'aurais du me rappeler de tout.

- Vous hésitiez à en parler. Comme un blocage.

- Même sous hypnose?

- C'est possible. Un réflexe de protection. Mais nous ferons un autre essai, si vous êtes d'accord.

- Bien sur...

- Et la prochaine fois, nous irons plus loin.


Mercredi - email: Un autre rêve

Vous direz que c'est impossible. Mais je n'ai pas rêvé de la semaine, ou alors, j'ai tout oublié, sauf la nuit dernière. Et cette fois, c'est plus qu'étrange.

Après une très longue nuit, à me retourner inutilement dans mon lit, j'ai fini par trouver le sommeil, au moins, quelques minutes, avant de m'éveiller brusquement. Il y avait des bruits, dehors, probablement des travaux dans la rue. Je me suis levé, je me suis rappelé de mon rêve, et je l'ai écris, avant de l'oublier.

C'était la nuit, j'étais seul, sur le toit d'un édifice, j'étais caché, derrière une entrée d'air, et j'attendais quelqu'un, ou quelque chose. J'étais seul, mais dans mon rêve, je savais que des amis n'étaient pas très loin, devant ou derrière moi et, sans doute, cachés, comme moi.

Pendant un certain temps, il ne s'est rien passé. Puis, j'ai entendu des bruits, une porte qui s'ouvrait, puis des pas sur le toit, tout près de moi. J'ai su qu'il me fallait fuir. J'ai quitté ma cachette, j'ai couru vers l'échelle de secours. J'y ai presque glissé, en m'appuyant sur les mains et sur les pieds. J'ai atterri assez durement, au milieu de boites d'ordures. Après, plus rien. Je me suis éveillé dans mon lit, avec une douleur au bras gauche. J'ai pensé que j'avais mal dormi, et qu'un engourdissement au bras avait provoqué ce rêve étrange. Mais en prenant ma douche, j'ai constaté que j'avais une marque rouge, à l'avant bras, comme aurait pu en faire le montant d'une échelle. J'ai beau essayer d'y trouver une logique. Disons que je me suis blessé dans mon sommeil, en tombant du lit, et que j'ai imaginé tout le reste dans un rêve. Sinon, est-ce possible que les blessures d'un rêve, persistent au delà du rêve? Je sais bien que non.


Jeudi - En lisant un journal

Après la lecture de son email, elle avait nonchalamment continué de fouiller sur le Net, pour vérifier la météo de la journée, et peut-être aussi, quelques nouvelles de la veille quand, au milieu d'une série de petits articles, sans intérêts, son regard fut retenu par la photo du toit d'un vieil édifice de la ville. Sans comprendre la cause de son étonnement, elle prit le temps de lire la légende sous la photo.

Les tireurs se seraient embusqués sur le toit d'un édifice désaffecté, en face du bureau fédéral, pour y attendre la sortie des membres de la délégation commerciale. Mais en faisant leur tournée d'inspection, des agents de sécurités auraient dérangé leurs plans. Trois suspects auraient alors rapidement quitté le toit de l'édifice, en se laissant glisser le long d'une l'échelle de secours, au risque de se rompre le cou, en tombant presque vingt pieds plus bas. La témérité et l'audace d'une pareille fuite, à fait dire aux agents de sécurité, que les suspects devaient être des professionnels.

Elle relut plusieurs fois le même article, observa la photo du toit, et vérifia la date de l'événement. C'était arrivé lundi, au début de la semaine. Elle crut comprendre, où il avait trouvé l'inspiration de son rêve. Mais ca n'expliquait pas comment il avait pu se blesser au bras, en dormant.


Mercredi - email: Mon dernier rêve

La nuit dernière, j'étais dans un avion, un petit modèle, et je volais très bas, au dessus de la ville. Je passais entre les édifices, en virages très serrés. J'ignore ce que j'essayais de faire. Peut-être que je fuyais quelqu'un, ou quelque chose. Mais, à un moment, j'ai décidé que je devais atterrir sur le toit d'un édifice. Il y avait peu d'espace, pour rouler. J'avais peur de dépasser la bordure du toit, et tomber. Alors, j'ai fait quelque chose, j'ai tiré un levier, ou poussé sur un bouton. Enfin, je me suis quasiment écrasé sur le toit. Ce fut assez violent. Pour un rêve, j'en ai quand même ressenti le choc, jusque dans mon cou. Vous me direz que je suis fou. Mais j'en ai gardé une douleur. Rien de grave. C'est presque disparu. J'ai du me froisser un muscle, en dormant. Mais j'avoue que ca me fait peur, cette idée que je puisse me blesser dans mes rêves, et que j'en retrouve ensuite les marques, ou les douleurs, en m'éveillant.


Jeudi

Comme à son habitude, après la lecture de ses emails, elle continua de fouiller sur le Net. Encore une fois, elle trouva un article qui racontait le rêve qu'elle venait de lire.

Pendant la nuit, un petit avion s'est écrasé sur le toit d'un édifice de la ville. L'avion est une perte totale, et son écrasement à causé de lourds dommages aux échangeurs d'air de l'édifice. Mais il semble que le pilote s'en soit tiré indemne. En tout cas, il n'était plus aux commandes de son appareil, quand les premiers secours sont arrivés. Mais on ne pense pas qu'il ait sauté en parachute, avant l'impact. Il semblerait plutôt qu'il n'ait pas été blessé sérieusement, et qu'il ait décidé de ne pas attendre l'arrivé de la police, ce qui ne surprendra personne, puisque l'appareil aurait été volé, dans un club aéronautique de la banlieue.

Cette fois, l'événement s'était produit la veille, pendant qu'il dormait, ou essayait de dormir, et on l'avait publié beaucoup plus tard. Il était donc hors de question qu'il ait pu le lire, et imaginer le reste. Cette fois, il y avait bel et bien une étrange coïncidence. Et elle se dit qu'elle aurait bien du mal à lui faire admettre la réalité.


Vendredi - Deuxième séance d'hypnose

Après la narration de ses rêves, elle lui proposa une séance d'hypnose qui ne fut pas suivie par la courte sieste habituelle, puisqu'il s’éveilla brusquement, pendant qu'elle insistait pour qu'il lui reparle de ce rêve, où il pilote un petit avion, au dessus de la ville, qu'il se pose en catastrophe, sur le toit d'un édifice, et qu'il en descend, en glissant par une échelle de secours.

- Comment vous sentez-vous?

- Je ne sais pas encore...

- Vous vous êtes éveillé brusquement, pendant que je vous demandais des explications, sur un rêve que vous avez eu, cette semaine.

- Et vous avez appris quelque chose de nouveaux?

- Peut-être. À propos, vous parlez combien de langues?

- Combien de langue? Mais, je parle le français, et l'anglais, assez mal. Et j'oserais dire, pour plaisanter, que je comprends aussi l'italien, quand j'écoute l'opéra. Mais c'est comme pour le latin des prières que nous faisions à l'école. Je connaissais leurs traductions en français, aussi, quand je les récitais en latin, ca me donnait parfois l'impression de comprendre ce que je disais.

- Mais pendant la séance d'hypnose, à un moment, vous m'avez dis quelque chose que je n'ai pas compris. Je vous ai demandé en quelle langue c'était, et vous m'avez répondu que c'était de l'allemand.

- Vraiment? J'ai du dire n'importe quoi, un mot, ou une phrase que j'aurai entendue à la radio...

- Pas tout à fait. Vous me racontiez une aventure que vous avez eue, il y a quelques années, et vous m'avez cité une réponse qu'on vous avait faite, en allemand.

- Un mot, une phrase, je veux bien. Mais une citation...

- Vous m'avez déclaré parler allemand couramment. Et quand je vous ai demandé si vous parliez d'autres langues, vous avez ajouté: le russe, l'espagnol, l'italien, et pas seulement pour écouter l'opéra.

- Allons, vous plaisantez. Ca fait partie de la thérapie?

- Pas du tout. Mais c'est ce que vous m'avez déclaré, en m'offrant de très longues phrases, dans chaque langue.

- Allons, donc...

- Vous m'avez aussi déclaré savoir piloter des avions, des voitures, des motos, en fait, selon votre expression: tout ce qui roule, flotte ou vole, et qui peut transporter des gens et du matériel.

- Mais voyons, dans mes rêves, et encore. Autrement, je n'ai même pas le permis de conducteur. C'est à cause de mes crises. Les médecins ne savent pas ce que c'est. Mais il parait que ca ressemble à de l'épilepsie.

- Et puis, il y a autre chose. Je vous avais demandé de m'envoyer une copie de votre curriculum vitae. Je voulais vérifier vos études, votre formation, vos emplois. Eh bien, le document que vous m'avez remis est très complet. Une liste d'écoles et d'institutions, suivit d'une liste d'entreprises, où vous avez travaillé, avec les postes que vous y avez occupés. Je n'ai pas tout vérifié, après tout, je ne mène pas une enquête de police. Mais entre vos études et vos emplois, il y a un espace de dix ans, sans aucune activité.

- J'ai parfois eu de moments creux, quelques mois sans travail. Mais jamais une aussi longue période. J'ai peut-être fait une erreur, en écrivant les dates...

- J'ai vérifié, avec quelques uns de vos employeurs. Ils ont tous des dossiers vous concernant. Mais je n'ai trouvé personne qui se rappelle de vous, comme si on avait changé le personnel, à votre départ.

- Bien, ca fait un moment. J'imagine que certains sont retirés, décédés, et que certaines entreprises sont fermées.

- Sans doute. Mais vous voyez où je veux en venir? Aussi bien dans les institutions que vous avez fréquentées, que dans les entreprises où vous avez travaillé, on ne trouve personne qui se rappelle de vous, personne qui puisse témoigner de votre passage. Au mieux, on trouve votre nom sur une liste des anciens employés.

- Mais n'est-ce pas souvent ainsi, quand on vieillit?

- Pas toujours. Pour la plupart des gens, on trouve des traces de leur passage, à l'école, au travail, à leur banque, chez leur médecin. Il y a toujours au moins quelqu'un qui se rappelle d'eux. Pour vous, on trouve parfois votre nom, sur une liste. Mais jamais on ne rencontre quelqu'un qui vous a connu. Et puis, vous n'avez ni famille, ni ami, et pas même un voisin qui vous aurait aperçu, au moins une fois. À la limite, vous pourriez disparaitre, sans qu'on s'en inquiète, ou encore, on pourrait vous remplacer, par quelqu'un qui ne vous ressemble en rien, et personne ne s'en apercevrait.

- Vous avez sans doute raison. Mais n'est-ce pas ainsi pour plusieurs d'entre nous? Je veux dire, cette vie étrange que nous menons, nous n'avons plus de famille, nous ne savons plus rien de nos voisins et, à la fin, nous n'en savons pas plus sur nous même.

- Peut-être. Mais si votre cas m'étonne, c'est qu'il n'est pas fréquent. D'ailleurs, n'est-ce pas la raison qui vous a motivé à me consulter?

- C'est vrai, je le reconnais. C'est depuis que j'ai consulté ce médecin, au privé, pour éviter les longues attentes, comme si la chose m'importait vraiment...

- C'était pour vos crises?

- Non, pour mes maux de têtes continus, ma mauvaise digestion, mes insomnies...

- Et il vous a prescrit des somnifères?

- Non, des calmants, pour mon estomac. Mais au début, ca ne marchait pas. Alors, il en a prescrit d'autres, des plus forts, et il a augmenté la dose.

- Et vous avez réussi à mieux dormir?

- Peut-être. Mais ca n'a pas duré. J'ai commencé à faire du somnambulisme.

- Mais vous demeurez seul. Comment l'avez vous su?

- Un matin, je me suis retrouvé assis, sur un banc de parc, à quelques rues de chez moi.

- Vous étiez en pyjama?

- Non. J'étais habillé...

- Pourquoi cette hésitation?

- C'est que je ne sais trop comment vous expliquer ca. Je portais une espèce de combinaison de travail, semblable à celles des mécaniciens, et des bottes comme on en porte dans la construction.

- Mais vous en parlez comme d'un fait étrange. Vous vous serez habillé, avant de sortir. Les somnambules sortent rarement de leurs maisons. Et plus rarement encore, ils ne se promènent pas complètement nus, sur les rues.

- Je ne sais pas. Je veux dire, je n'avais jamais vu ces vêtements, avant ce matin là.

- Ils n'étaient pas à vous? Où les avez vous trouvé?

- Je ne sais pas. Je n'y comprends rien.


Lundi - email: À propos de ces vêtements

Ca m'est revenu, ce matin. Ces vêtements que je portais, quand je me suis éveillé, sur un banc de parc, c'était les mêmes que j'avais, dans ce rêve où j'étais assis, dans le cargo d'une camionnette, sur le belvédère du Mont Royal. Pas étonnant que j'en ai gardé le souvenir, en rêves. Mais ca ne dit pas, où j'ai bien pu les trouver. Surtout que cet événement de somnambulisme s'est produit l'an passé, alors que j'ai eu ce rêve, il y a quelques jours à peine.

Une autre nouvelle. J'ai cessé de prendre mes pilules, sans vraiment le vouloir, j'avais épuisé ma réserve, et j'ai oublié de renouveler ma prescription. Et puisque je ne verrai pas mon médecin, avant la semaine prochaine, je devrai donc m'en passer, pendant encore quelques jours. Mais ca ne fait rien. Je mange si peu, et mon estomac ne semble pas trop s'en formaliser. Et puis, c'est peut-être une coïncidence, mais je ne rêve plus, enfin, je ne me rappelle plus de mes rêves. C'est peut-être parce que je dors mieux, et que mes rêves ne me troublent plus autant. Croyez-vous que ce soit un bon signe?


Mardi - email: Un vieux rêve

Il y a un rêve, que je ne vous ai jamais conté. J'ai eu ce rêve, il y a déjà quelques années. J'aurais du l'oublier depuis longtemps. Mais je m'en rappelle encore, avec autant de précisions que si je l'avais eu hier soir. Et puis, ce rêve, ca m'a tellement marqué, que j'en rêve parfois. Vous voyez ca? Un rêve qu'on fait à propos d'un autre rêve. C'est quand même étonnant.

Je ne me rappelle pas de tout. C'est comme un roman, auquel il manque des pages. Au début, j'étais dans un avion. Je voyageais vers le nord. Quelle idée! D'habitude, on dit: je voyageais vers Londres, Moscow. Moi je me rappelle simplement que je voyageais vers le nord. En fait, je me rendais à Paris. Je ne sais trop dans quel aéroport, je ne suis jamais allé à Paris. Je ne saurais donc pas reconnaitre l'aéroport que j'ai vu dans mes rêves. Mais je me rappelle que c'était à Paris. Et puis, je n'ai pas la moindre idée de ce que j'allais y faire. Mais je me rappelle que je suis aussi allé en Belgique, puis en Angleterre, quelque part, au nord de Londres, pas forcément une grande ville. À un moment, je me trouvais dans un édifice gouvernemental.

Après, je suis allé au Japon, une grande ville. C'était peut-être Tokyo. Mais je ne connais pas le Japon, autrement que sur les cartes géographiques. Et je ne me rappelle pas le voyage en avion, vers le Japon. Je me rappelle simplement que je roulais sur une autoroute. Il y avait plusieurs voies. Et il y a un détail intéressant, dans mon rêve, je n'avais pas oublié qu'au Japon, le volant des voiture est à droite. C'est drôle, dans un rêve, j'aurais pu tout aussi bien me trouver dans une voiture américaine, et conduire à gauche, comme je l'ai toujours vu faire. De toute façon, je ne conduis pas. Ces détails auraient donc pu m'échapper. Enfin, je roulais sur cette autoroute, je me dirigeais vers un gros édifice. Je me rappelle, il était isolé dans un parc. Il avait une forme longue, une dizaine d'étages. J'avais laissé la voiture en avant. J'étais monté au dernier étage. Il y avait un bureau. J'avais laissé mes affaires dans un placard, et j'avais suivis des gens, dans une salle de conférence. Je ne sais pas de quoi nous avions parlé. Je me rappelle simplement avoir quitté cet édifice, et avoir repris ma voiture, pour me diriger vers l'aéroport. C'est quand même étrange. Dans la réalité, j'aurais pris un taxi. Qui veut conduire une voiture, dans les rues de Tokyo? Mais le plus étrange, c'est la suite du rêve.

C'est le matin. Je déjeune, dans un petit restaurant, j'en suis au deuxième café. Je lis un journal, soudain, j'aperçois l'édifice que j'ai visité, la veille, cet édifice qui a été détruit par une explosion et, je ne sais trop pourquoi, je me réveille en catastrophe, avec un sentiment de culpabilité.

Quelle idée! Pourquoi se sentir coupable, de quelque chose qu'on n'a même pas fait dans son rêve?


Vendredi

Elle avait cherché ses mots, tout en préparant le thé pour deux. Dans son excitation, on aurait dit qu'elle se préparait à lui annoncer une bonne nouvelle. Et pourtant...

- Voilà, j'ai vérifié, presque tout ce que vous m'avez conté, on peut le retrouver dans la réalité. Au début, j'ai crus que vous lisiez les journaux, ou que vous cherchiez vos histoires sur le Net, et que vous en faisiez ensuite des rêves. Mais certains de vos rêves n'ont jamais parus dans les journaux, ni sur le Net. Alors, j'ai fait des recherches. Ca n'a rien à voir avec mon travail habituel. J'ai presque fait une enquête de police. Mais j'ai peut-être trouvé quelque chose. J'ai parlé avec des amis thérapeutes. Il y a d'autres cas, très semblables au votre, des gens qui font des rêves étranges, des rêves qui semblent parfois très réels. Il y en a même, où les choses sont encore plus précises. Enfin, on m'a rapporté un rêve qui est presque identique à celui que vous m'avez conté, quand vous étiez dans l'espace cargo d'une camionnette, sur un belvédère du Mont Royal. Cette fois, c'était la version du type qui avait un téléphone portable, et qui vous informait que le guetteur s'était fait repérer. Vous pensez bien qu'une pareille coïncidence nous a tous étonné. L'un de nous a suggéré que vous faites partie d'une organisation internationale, qu'on vous tient en laisse, avec une sorte de drogue, et qu'on vous fait faire, à peu près n'importe quoi. D'ailleurs, dans vos rêves, vous le faites avec désinvolture puisque ce ne sont que des rêves.

Il attendit un moment, en la regardant fixement, comme s'il attendait la chute d'une mauvaise blague. Mais, voyant que ca ne venait pas, elle s'était figée devant lui, la tête en avant, la bouche ouverte. Il lui fit un drôle de sourire.

- On dirait bien que vous êtes sérieuse...

- Mais je le suis, tout à fait.

- Et c'est tout? Ma digestion, mes maux de tête, mes insomnies, et ces rêves étranges, je ne suis qu’un espion? Mais alors, qu'est-ce que je dois faire?

- Je ne sais pas. Écoutez, je ne dis pas que nous avons raison. C'est d’abord une hypothèse. Il faut voir ca comme une réaction d'étonnement, à tout ce que vous m'avez conté. Vous dites avoir rêvé que vous atterrissiez en catastrophe sur le toit d'un édifice de la ville, et le même jour, j’ai lu la nouvelle dans les journaux. Je vous crois, quand vous me parlez de vos maux de tête, et de vos insomnies. Mais toutes ces choses que vous rêvez, et qui se produisent dans la réalité, vous devez reconnaitre qu'il y a de quoi s'étonner.

Sans doute, aussi surpris qu'elle, et surtout déconcerté, il se leva, fit quelque pas devant elle, comme s'il attendait une idée, une inspiration. Puis il marcha vers elle...

Le moment suivant, il ouvrit les yeux, étira le bras, attrapa sa montre, et vérifia qu'il était encore très tôt. Il se retourna dans son lit, et essaya de se rendormir.


Le départ

Quelques jours plus tard, il reçu une lettre. Il avait gagné un prix important, à une loto australienne, une loto à laquelle il ne se souvenait pas d'avoir participé, une loto qui n'existait peut-être pas. Mais ca n'était plus un rêve. Cette fois, il était bien éveillé, il tenait le reçu, dans ses mains, et l'argent avait été déposé dans son compte.

Sans trop comprendre ce qui avait bien pu motiver sa décision, il fit un paquet de quelques affaires, et quitta sa chambre d'hôtel. Sur le trottoir, il se retourna, et pour la première fois, il jeta un oeil, sur l'hôtel minable qu'il avait habité depuis... il ne savait plus.

Il arrêta un taxi, et lui demanda de le conduire à un aéroport international. Le chauffeur s'étonna.

- Vous voulez dire, l'aéroport Trudeau?

- Trudeau...

- C'est le seul qui soit international. L'autre est fermé.

- Nous sommes bien à Montréal?

- Oui monsieur. Vous n'êtes pas d'ici?

- Non. Je suis de passage...


Une nouvelle vie

Quelques mois plus tard, il se trouvait dans le bureau d'une jeune femme, et il essayait de lui expliquer les raisons qui l'avaient motivé à consulter une thérapeute. La jeune femme l'écoutait patiemment, comme habituée à ce genre de choses, et elle lui faisait parfois un commentaire, pour l'inviter à continuer ses explications. Elle avait un accent belge, et lui aussi. Son accent canadien était disparu.

- Depuis quelque temps, je fais ce genre de rêve. Il y a une femme, dans un bureau, nous parlons, je ne sais trop de quoi, puis, à un moment, je m'avance vers elle, elle se lève, un peu surprise, je m'approche, elle sourit bêtement, elle croit que je vais l'embrasser. Elle me dit qu'il ne faut pas. Mais je sais bien qu'elle ne le pense pas. Alors, je prends son cou, entre mes mains, elle rougit, elle baisse les yeux, je serre un peu, puis elle s'écroule sur le tapis du bureau.



La dernière lettre

J'étais couché, depuis un moment, et je m'étais endormi, mais d'un sommeil tourmenté, et sans rêve, et je l'ai vu entrer, dans ma chambre, un homme, grand, vêtu d'un imperméable et d'un feutre, enfoncé jusqu'aux yeux. On aurait dit une ombre qui venait vers moi. Et cette ombre s'approcha, tout près. Il y eut un moment, puis il laissa tomber une enveloppe, sur ma poitrine, avant de disparaitre. J'ouvris les yeux, il n'y avait personne. J'étais seul, dans ma chambre, seul, avec ce souvenir.

Un peu plus tard, c'était la fin de la journée, dehors, il faisait si sombre. C'était en automne, et je me suis éveillé, comme au milieu d'un cauchemar. J'étais couché, sur un lit d'hôpital, au milieu d'un long corridor blanc, rempli de plusieurs autres lits. Des gens passaient, des visiteurs, des employés de la maintenance. Une infirmière s'arrêta, elle vérifia mon soluté, elle s'aperçut que j'étais éveillé, et me fit un sourire d'infirmière, puis me demanda, sans rire:

- Ca va mieux?

J'étais assez éveillé pour comprendre que j'étais couché sur une civière, dans un corridor de l'urgence d'un hôpital et je me doutais bien que je n'étais pas arrivé jusque là, parce que ca allait bien. Peut-être avais-je eu un accident. Je bougeai lentement les membres, j'essayai de vérifier si j'avais mal. Aucune douleur. Mais je n'étais pas rassuré pour autant. La douleur prend parfois un certain temps, avant de s'éveiller, de s'affirmer. J'observai l'enveloppe du soluté, l'étrange plomberie que l'infirmière tapotait, le long tube qui serpentait jusqu'à moi, et qui m'avait mordu au milieu du bras. L'infirmière me fit encore ce sourire. C'est surement quelque chose qu'on leur apprend à l'école. Mais je ne connais rien de moins rassurant que ce sourire qu'elles vous font, en vous déclarant:

- Ca va bien, ne vous en faites pas.

Et justement, je m'en faisais. Je n'avais aucune douleur. Mais il y avait un trou, au milieu de mes souvenirs. Je me rappelais avoir été couché dans mon lit, éveillé par cet étrange personnage, puis à nouveau éveillé, sur cette civière, au milieu d'un corridor d'hôpital, piqué au bras, avec cette infirmière qui continuait de me sourire, en me répétant que tout allait bien. Quand même, je ne suis pas si bête. Si j'allais si bien, je ne serais pas aux urgences, et quand ca ira mieux, je serai n'importe où, sauf à l'hôpital. L'infirmière réalisa mon inquiétude, et elle continua:

- Vous avez eu un empoisonnement. On vous a fait un lavage d'estomac, et on vous a installé un soluté, parce vous ne devez ni manger, ni boire, pas même un verre d'eau. Il faut laisser reposer votre estomac.

Puis, avec un sourire complice, presque coupable, elle me montra un verre d'eau.

- Je le pose sur la table. Ne le buvez pas. Vous pouvez vous mouiller les lèvres, vous rincer la bouche, ca vous fera du bien. Mais n'avalez rien, pas une goutte.

Elle releva mes oreillers, arrangea mes couvertures, me fit encore ce sourire... puis elle ajouta:

- Ce soir, on vous enlèvera votre soluté.

Je n'avais pas soif. Mais, je commençais à ressentir une certaine douleur. J'étais couché sur une civière, où seuls les morts et les inconscients peuvent y trouver quelque confort, j'avais donc mal, un peu partout, surtout au dos, où je sentais chacune de mes vertèbres. Il me sembla que j'aurais été plus confortable dans une chaise. J'essayai de bouger, puis l'idée me vint à l'esprit:

- Depuis combien de temps...

- Vous êtes ici depuis trois jours. Mais ca va mieux. Ce soir, vous pourrez manger. Cette nuit, on vous installera dans une chambre. Vous serez plus confortable. Une bonne nuit de sommeil, demain, vous pourrez vous lever.

Encore ce sourire, puis elle disparue, dans le corridor, comme cet homme, avec son enveloppe, sur ma poitrine.

Le soir même, on m'installa dans une chambre privée. Il parait que mon empoisonnement aurait pu être contagieux. D'ailleurs, quand l'infirmière venait me visiter, elle revêtait une combinaison d'astronaute, des pantoufles, un masque et des gants, avant de prendre ma température, ma pression, pour relever mes oreillers, ou ajuster mes couvertures.

En sortant de la chambre, elle enlevait sa combinaison, et la jetait dans un panier. Le rituel était impressionnant. Plus tard, elle m'enleva le soluté, et m'apporta une assiette, enfin, quelque chose qui aurait pu être un repas.

Le lendemain matin, je fus éveillé par l'infirmière qui ouvrait les rideaux de ma chambre. Elle prit mes signes vitaux, il parait que j'allais mieux. On m'apporta un petit déjeuner, pendant que l'infirmière continuait de s'affairer dans ma chambre, et ca me revint à l'esprit.

- Où sont mes affaires?

- Vos vêtements sont dans un sac, dans l'armoire.

- Avez-vous trouvé une lettre?

- Vous n'aviez rien sur vous. On vous a trouvé dans une ruelle. Vous portiez un pyjama et une robe de chambre, et vous marchiez lentement, comme un homme soul. C'est un voisin qui vous a aperçut. Il s'est approché de vous, il vous a parlé, vous ne répondiez pas, il vous a touché au bras, et vous vous êtes écroulé sur le sol.

Je me rappelai alors, cette histoire de lettre. C'était probablement une hallucination qui m'était venue, pendant l'espèce de délire qui m'avait conduit à errer dans la ruelle.

Quelques jours plus tard, après m'avoir donné plusieurs recommandations alimentaires, et d'autres règles de vie, le médecin me donna mon congé. J'étais libre de partir, en fait, il fallait que je quitte avant le diner. De toute façon, il ne me serait pas venu à l'idée de rester plus longtemps, rien que pour profiter d'un diner d'hôpital.

Un peu comme un prisonnier qui reprend sa liberté, on me remit mes vêtements, mon pyjama et ma robe de chambre, et on m'appela un taxi.

Une fois chez moi, je trouvai la porte entre ouverte. Mais rien ne semblait avoir été déplacé et, sans prendre le temps de faire un inventaire complet, je jugeai que rien n'avait été volé. De toute façon, je ne sais pas trop ce qu'on aurait bien pu me voler, sauf des manuscrits invendables, et quelques factures impayées. Et puis, j'avais sans doute laissé la porte ouverte, en sortant de chez moi si, comme on me l'avait raconté, j'avais été empoisonné et intoxiqué. J'étais probablement sorti de chez moi, un peu comme un somnambule, ou alors, c'était cet homme... qui n'avait pas refermé la porte, en sortant.

Les premiers jours, je respectai, plus ou moins, les recommandations du médecin. Je mangeai peu, seulement des fruits et des légumes, et je buvais beaucoup d'eau. J'étais encore sous le choc. Mais avant la fin de la semaine, il me revint à l'esprit que je n'avais jamais vraiment été malade, que je ne faisais pas d'excès, et que je fus presque toujours végétarien. La sévérité du médecin me parut donc excessive, et je commençai à me permettre certaines libertés. Quelques jours plus tard, profitant du soleil de l'automne, je me trouvais à une terrasse du centre ville, devant une eau minérale, baptisée d'un trait de pastis.

J'y retournai souvent. L'espèce de convalescence, à laquelle je m'étais soumis, commençait à m'être agréable. Tous les jours, j'allais marcher au centre ville, je visitais les boutiques de livres, je prenais un magazine spécialisé, et j'allais lui tourner les pages distraitement, sur une terrasse, au début, avec une eau minérale, mais bientôt, avec un jus de fruit, quelques fois, un verre de vin blanc, et même, un petit whisky. Après quelques jours de ce régime, j'avais complètement oublié mon séjour à l'hôpital, et les bonnes résolutions que j'y avais prises.

Vers la fin de la deuxième semaine, je revis cet homme, celui qui était entré dans ma chambre, et qui avait déposé, ou presque jeté une enveloppe sur ma poitrine, avant de disparaitre. La première fois, je venais de vider mon verre, j'allais partir, et rentrer chez moi, quand cet homme sombre passa devant moi, presque trop lentement, et pourtant, en faisant de grands pas. On ne pouvait manquer de le voir, de l'apercevoir, car, malgré ses grands pas, il marchait plus lentement que les autres passants, un peu comme un film, au ralenti. Je ne le voyais jamais venir, et il disparaissait presque aussitôt, dans la foule. Mais, en passant près de moi, il ne manquait pas de tourner la tête, en fait, c'était un peu comme si tout son corps se tournait vers moi, sans pourtant me regarder, ni modifier sa marche.

Lors d'une visite que je fis à mon médecin, je lui parlai de ces rêves, que je faisais même le jour. Au début, il crut à une plaisanterie. Voyant que j'insistais, il leva les épaules, et me posa d'autres questions, en continuant de m'ausculter. Il me renouvela ses recommandations, et m'engagea à les suivre, même s'il se doutait que je devais les négliger. À mon tour, je levai aussi les épaules. Ses recommandations ne m'importaient pas plus que mes rêves ne semblaient l'intéresser. Mais je cessai quand même de fréquenter les terrasses du centre ville. D'une part, il me sembla que l'alcool n'était pas indiqué, et puis, je croyais, bien naïvement, que ca m'éviterais de revoir cet homme. Ca n'est pas tellement que son apparition, me causait beaucoup plus qu'une surprise désagréable. Mais je n'aimais pas l'idée d'avoir de mauvais rêves, même éveillé.

D'un autre côté, je ne dormais plus beaucoup. Même fatigué, je trouvais difficilement le sommeil, et je le perdais pourtant assez facilement, et même plusieurs fois par nuit. Je dormais à peine deux heures d'affilées, et je m'éveillais ensuite comme si j'en avais dormi une dizaine: ankylosé et pourtant, tout à fait éveillé.

J'aurais pu reprendre ma journée aussitôt, et vraiment, j'y pensais souvent. Ca n'est pas que j'avais tellement de travail à faire. Mais les nuits étaient devenues pour moi, comme de longues périodes d'attentes, dans un aéroport abandonné. Enfin, avec le peu de sagesse qu'il me restait, j'essayais quand même de me rendormir, en espérant qu'à mon prochain éveil, ce serait enfin le matin.

Des journées trop courtes, suivies de nuits trop longues, voilà ce que fut ma vie, pour les semaines, les mois et les saisons qui suivirent cette visite nocturne, et mon séjour à l'hôpital. Avec le temps, j'avais presque réussi à l'oublier.

Un soir de décembre, après un cinq-à-sept, qui s'était poursuivit jusqu'à minuit, beaucoup plus par distraction que par sagesse, j'avais laissé ma voiture en ville, et j'étais rentré en métro. À cette heure, j'étais le seul passager sur les quais, et le seul à monter dans les wagons. En fait, c'était le dernier voyage de la journée, et le métro ne devait plus s'arrêter qu'au terminus, en passant lentement, mais sans s'arrêter, à travers les autres stations fermées. De toute façon, il n'y avait plus personne, sauf quelques ouvriers qui commençaient leur journée. Une ou deux stations avant le terminus, il restait encore des clients, dans les escaliers, puis encore un autre, un homme, grand, mince, vêtu d'un imperméable et d'un feutre... C'était lui. Je le reconnus à l'instant, à sa silhouette étrange, sa marche trop lente, et ses pas trop grands. Mon wagon allait sortir de la station, quand il se tourna vers moi, sans pourtant me regarder.

Voilà, j'ai finalement compris, maintenant que je suis couché, avec mes habits de soirées, dans ce lit dont on ne se lève plus. Les gens défilent devant ma boite, des gens que je ne connais pas, ou plus. À mon âge, on n'a plus ni parents, ni amis, en tout cas, souvent plus de mémoire. Mais il y a ce type qui me rappelle quelque chose. Il est grand, mince, vêtu d'un imperméable et d'un feutre. Je ne vois pas son visage. Mais je reconnais sa silhouette.

C'est celui que j'ai vu, si souvent, sur la rue, celui qui était entré dans ma chambre, et qui m'avait jeté une enveloppe, sur la poitrine. Il est là, dans la file de mes derniers visiteurs. Il avance, lentement, en faisant de grands pas, et souvent, il se tourne vers moi. Il s'est arrêté devant ma tombe, il s'incline un moment, il sort quelque chose de sa poche, une enveloppe blanche qu'il laisse tomber sur ma poitrine. Je le reconnais, c'est le directeur des funérailles.



& la LUMIÈRE


L'ami imaginaire


L'enfance

J'ai longtemps hésité, avant d'en parler. Mais il est avec moi depuis mon enfance, et sans doute, depuis ma naissance. Aussi loin que je me rappelle, je ne marchais pas encore, on m'installait dans un parc d'enfant, et très souvent, il était là, tout près de moi, comme un frère jumeau. Mais à cet âge, nous étions plutôt étrangers. Nous avions nos petites occupations, et il me semble que nous étions assez peu intéressés, l'un par l'autre. Et puis, nous ne parlions pas. Mais plus tard, et justement quand je pus enfin parler, je demandais parfois de nouvelles de cet ami, à ma mère, car il pouvait se passer plusieurs jours, avant que je le revois. Avec le temps, j'avais commencé à l'appeler: mon frère. Et bien sur, à chaque fois, ma mère me regardait avec étonnement. J'étais son seul enfant, nous habitions à la campagne, et nos plus proches voisins, qui habitaient quand même assez loin, venaient rarement nous visiter. De toute façon, ils n'avaient aucun enfant de mon âge. Ma mère ne pouvait donc pas deviner de qui je lui demandais des nouvelles. Elle fut donc la première à supposer que j'avais un ami imaginaire. Mais à cet âge, comme elle le racontait à ses amies, c'est quand même étonnant.

Avec les années, mon ami vint me visiter plus souvent, surtout quand je me trouvais seul. Ca n'était pas pour faire des secrets, de toute façon, j'ai vite compris que j'étais le seul à le voir, et à l'entendre. Mais au début, je ne pouvais pas lui répondre sans qu'on m'entende. Aussi, avant que j'y pense, mon ami avait décidé de venir me visiter quand j'étais seul. Ca m'évitait ainsi l'embarrassement d'expliquer à ma mère que je parlais à mon ami imaginaire. Car, je le savais depuis longtemps, elle n'y croyait pas du tout.

Plusieurs fois, elle m'avait même demandé de ne plus en parler. Pour elle, mon ami était une sorte de jeu pervers, et presque une mauvaise habitude. Elle s'imaginait que mon ami disparaitrait, simplement en cessant d'en parler. Au moins, j'avais compris qu'il était préférable que je cesse de lui en parler. À partir de ce moment, mon ami devint un secret. Et puis, quelque temps avant qu'on m'inscrive à l'école, il m'avait suggéré la plus grande discrétion. Il avait peur que les autres se moquent de nous. Aussi, nous avions convenu de ne jamais nous parler devant eux. Nous attendions d'être seuls.

Mes premières années d'école furent quand même assez difficiles. Mon ami venait en classes, avec moi. Il semblait écouter les professeurs. Mais il ne faisait pas les exercices, ni les devoirs, et jamais je ne l'ai vu étudier ses leçons. Et pourtant, d'après les commentaires qu'il me soufflait, il est évident qu'il comprenait, et savait déjà tout ce qu'on nous enseignait. Il me semblait même qu'il en savait autant que certains professeurs. Mais sa présence, à mes côtés, m'était devenue si naturelle, que j'oubliais parfois notre entente, et je lui répondais, ou je le questionnais, au risque de nous faire attraper. Les professeurs me surprenaient rarement. Mes voisins immédiats me surprenaient plus souvent. Pour eux, j'étais ce garçon qui parlait seul. Aussi, je n'étais pas encore très vieux, et on me prenait déjà pour un idiot.

Plus tard, j'ai découvert qu'il y avait d'autres amis imaginaires. C'est du moins le nom qu'on donnait à ceux que je croyais être, comme mon ami. Mais il me semble que c'était différent. On parlait d'une sorte de rêve éveillé, chez de jeunes enfants, et malgré toute la discussion qui en suivait, il me semblait qu'il s'agissait plutôt d'une illusion, d'un rêve, enfin, d'un personnage imaginé par l'enfant qui était victime d'une illusion, ou d'une hallucination, tandis que mon ami était bien réel. Il avait même trouvé le moyen de s'irriter de ce qu'on osa parler de lui, de cette façon:

- Quoi? Un ami imaginaire? C'est ce que tu penses?

- Non, bien sur.

Mais la chose l'avait choqué. Il ne parla plus du reste de la journée. Et le soir, avant d'aller au lit, il me demanda:

- Alors, tu crois que je suis une illusion?

- Mais non. Je sais bien que tu es vrai, même si je ne comprends pas ce que tu es. Car après tout, je suis le seul à te voir, et à t'entendre.

Mon explication ne sembla pas le rassurer. Il se choqua plutôt, et pour se venger, il balaya ma table de nuit, et jeta ma lampe sur le sol. Le bruit alerta ma mère:

- Qu'est-ce qui se passe?

J'étais aussi fâché et impatient que mon ami. J'en avais oublié ma crainte, de mentionner cet ami, à ma mère. Aussi, pour me venger, je lui répondis:

- C'est mon ami imaginaire qui a renversé la lampe.

- Ca fait longtemps qu'on n'a pas eu de ses nouvelles.

Mon ami trouva la situation plutôt comique. Mais je savais bien qu'il était encore choqué.

- Tu sais, je ne t'en ai jamais parlé. Mais je suis aussi le seul à te voir, et à t'entendre.

- Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire?

- Bien, moi aussi, j'ai une vie, des parents, des amis.

- Et tu leur as parlé de moi?

- Oui, sans doute, au début...

- Et alors...

- Alors, tu peux imaginer la suite. Mon univers n'est pas tellement différent du tien.

- Et comment c'est?

- Ca, je ne peux pas te dire.

- Et pourquoi?

- Parce que je ne m'en rappelle plus, quand je suis avec toi. C'est un peu comme un rêve. Quand tu rêves, même si tu le sais, tu peux oublier ta vie ordinaire.

- Et en ce moment, pour toi, je suis un rêve?

- Pas du tout, en fait, je ne sais pas. J'ai parlé du rêve, pour te donner un exemple. Mais je ne sais pas comment ca se passe. Parfois, je suis avec toi, et alors, je ne sais plus exactement qui je suis, ni d'où je viens. Et d'autres fois, il me semble que tu es avec moi.

- Avec toi?

- Oui, comme un ami imaginaire. Je sais bien que c'est autre chose. Mais je ne sais pas le nommer autrement.

- Alors, moi aussi, je suis une sorte d'ami imaginaire?

- Si tu veux. Mais c'est plus que ca.

- Et tu crois qu'il y en a d'autres, comme nous?

- Peut-être. Sans doute...

- Comment pourrait-on le savoir?

- Je ne sais pas. Mais il faut être discret.

- Oui, bien sur.

- Tu verras, un jour, ils diront que nous sommes fous.

- Dans mon cas, on le dit déjà.

- Eh bien, si ca peut te rassurer, dans le mien aussi.


L'adolescence

Il parait que les rêves de l'enfance s'effacent au début de l'adolescence, que l'adolescence nous mène lentement à la mort de l'enfance, et que les adultes ne sont plus que des êtres sans âme, qui se rappellent parfois de leur enfance, mais comme d'un rêve, et encore, plusieurs ne rêvent plus. Ils sont presque morts, même s'ils semblent parfois si vivants. C'est dans leur coeur, que tout est mort.

Je ne me rappelle plus de mon adolescence. J'ai oublié cette époque de ma vie. Peut-être ne l'ai-je pas vécu. J'ai certainement connu ces années, où on n'est plus un enfant, mais pas déjà un homme. J'ai grandi rapidement, j'ai pris du poids. Les poils ont poussés sur mes jambes, et sur mes bras. J'ai eu ce premier duvet que j'appelais si fièrement une moustache. Ma voix de soprano s'est transformée en basse. On m'appelait: jeune homme, et souvent: monsieur. Mais dans ma tête, et dans mon coeur, j'étais toujours un enfant. Un enfant, avec le masque d'un jeune homme.

Mon ami avait changé, lui aussi. Et nous regardions avec étonnement, ce que la nature fait aux enfants. Bien sur, les beaux enfants deviennent souvent de beaux jeunes hommes. Mais les enfants ne sont plus, sauf parfois, dans leurs coeurs. Mon ami et moi, étions restés des enfants, de grands enfants que tous s'impatientaient de voir devenir des hommes. Et pourquoi donc?

Les autres nous accusaient de rêver. Mais eux, est-ce qu'ils ne rêvaient pas aussi? Leurs rêves étaient simplement différents des nôtres. Les adultes ne savent plus rêver. Leurs rêves sont idiots. Ils rêvent de carrières, de fortunes, de grosses maisons, de voitures et de femmes, tandis que nous... nous rêvions d'autres choses.

Mon ami était presque toujours avec moi, le jour, la nuit. Souvent, après de longues et sérieuses discussions, il s'endormait près de moi. Au matin, je m'éveillais avant lui, il était encore là. Comme c'est étrange, de regarder dormir un rêve, une illusion, un ami imaginaire. De quoi rêvait-il? De moi? Bien sur, le jour, nous avions d'autres discussions.

Un jour, nous marchions sur la rue, mon ami avait une longueur d'avance sur moi et, je ne sais plus pourquoi, sans doute pour faire comme les autres, je lui dis quelque chose, à propos des filles. Mon ami s'arrêta, se tourna vers moi, et me fit un regard étonné.

- De quoi me parles-tu?

- Des filles, je suppose...

- Et pourquoi? Ca t'intéresse?

- Non. Pas vraiment...

- Alors, pourquoi tu en parles?

- Je ne sais pas. Tous les garçons parlent des filles...

- Non. Pas tous. Moi je n'en parle pas.

- Bon. D'accord.

J'étais un peu choqué, un peu déçu. J'avais l'impression d'avoir dit, ou fait une bêtise. Mais il se passa alors une chose qui m'apparut tout à fait extraordinaire. Au moment de reprendre notre marche, mon ami posa son bras sur mon épaule. Je sais bien que personne ne pouvait le voir. Mais j'en fus un peu gêné. Et je pense qu'il s'en aperçut, car il me prit tout contre lui, en riant.

- De quoi as-tu peur?

- De rien...

Puis, pour enfoncer le couteau dans la plaie, il poussa la plaisanterie un peu plus loin. Sans ralentir sa marche, il tourna la tête vers moi, et m'embrassa sur la joue.

- Qu'est-ce que tu fais? T'es fou?

- Quoi? Tu as peur qu'on nous voit?

- Non, mais...

- Tu vois bien que c'est toi qui es fou!

- Et toi? Qu'est-ce que tu es?

- Moi? Mais je suis ton ami... imaginaire.

- C'est malin...

La journée passa, et nous avons parlé d'autres choses. Mais au soir, quand je lui demandai s'il comptait rester avec moi, pour la nuit, il me fit une réponse que je trouvai alors bien étrange:

- Je ne sais pas. Maintenant que nous sommes seuls, je ne sais pas trop ce que tu pourras inventer...

- Mais de quoi parles-tu?

- Tu le sais bien...

- C'est à cause de cet après-midi?

- ...

- Allons! Tu m'as surpris, c'est tout.

- Et alors, si je te l'avais annoncé à l'avance, tu n'aurais pas réagi de la même manière?

- Ce dépend... tu sais, devant les gens...

- Ah, les gens. Mais ici, nous sommes seuls.

- Et alors...

- Tu ne sais pas? Ca ne te vient pas à l'idée?

- Quoi? Tu veux encore m'embrasser?

- Oui. Et toi... tu ne veux pas?

- Mais...

Mon ami baissa les yeux. Il n'était pas fâché. Mais un peu triste. Je le voyais bien. Puis, je sentis qu'il s'évaporait, qu'il allait partir, et me laisser seul.

- Attends! Reste! Ne t'en vas pas!

Il reprit sa substance à l'instant, et leva les yeux vers moi. Mais je ne savais pas encore ce qu'il fallait lui dire, en fait, pendant que je cherchais les mots, je réalisai qu'il n'y avait peut-être pas de mots, ou que je les aurais trouvé trop tard. Et puis, je m'aperçus que mon ami avait posé sa main sur la mienne. Il me regardait avec ce sourire, encore un peu triste, mais déjà consolé.

- Allons, nous sommes amis depuis si longtemps...

- C'est vrai. Tu es mon seul véritable ami.

- Et ca te manque, d'avoir d'autres amis? Des amis qui ne sont pas... imaginaires?

- Allons! Il y a peut-être de véritables amis. Mais leur amitié est souvent imaginaire.

Pendant qu'il baissait encore la tête, je m'approchai de lui, et j'essayai de lui donner un baiser sur la joue.

- Non! Ne fait pas ca! Ne le fais pas, si tu n'y tiens pas, ou rien que pour me faire plaisir...

- Ca n'est pas ca. En fait, ca fait peut-être un moment que je l'aurais voulu. Mais...  tu comprends...

- Oui, je comprends.

Nous nous sommes allongés, tout habillés, sur le lit. Il me semble que nous avions décidé de nous endormir de cette façon, sans rien dire de plus. Puis, mon ami ajouta:

- Tu imagines, si ta mère nous prend dans ton lit?

- Je voudrais bien voir ca. Depuis le temps qu'elle me répète que tout ca, c'est des histoires, et que tu n'existes pas, ailleurs que dans mon imagination. Pour une fois, je pourrais lui répondre que c'est elle qui a imaginé tout ca, et qu'il n'y personne dans mon lit.

- Et toi, qu'est-ce que tu en penses?

- À propos de...

- Est-ce que tu penses qu'il y a quelqu'un dans ton lit?

- On ne va pas recommencer cette discussion. Je ne le savais pas alors, et je ne le sais pas plus aujourd'hui. Je ne sais pas ce que tu es, ni d'ailleurs ce que je suis, pour toi. Mais si je te prenais pour un personnage imaginaire, je n'aurais pas peur que tu m'embrasses sur la rue.

- Et ici, dans ton lit, puisqu'il n'y a plus de gens... et que nous sommes seuls.

La discussion prit fin à cet instant. Mon ami se tourna vers moi, il m'observa un moment, puis il roula par dessus moi, posa ses lèves sur les miennes, doucement, comme une caresse, puis il se coucha au creux de mon épaule.

J'ouvris les yeux, aux premières heures du matin, quand la lumière du soleil pénétra dans ma chambre, entre les rideaux que j'avais oubliés de tirer. Ca ne semblait pas déranger mon ami. Il continuait de dormir. Peut-être rêvait-il? Puis je me dis que moi aussi, je rêvais, probablement. Mais alors, qu'est-ce que le rêve? Et comment sait-on qu'on est revenu à la  réalité? En fait, peut-être que la réalité est aussi un rêve, le seul qu'on ose se permettre, tandis que nous deux...

Plus tard, au cours de la même journée, mon ami reprit son interrogation.

- Alors, qu'est-ce que tu en penses?

- De quoi parles-tu?

- De cette nuit, que nous avons passée ensemble...

- Comme si c'était la première fois...

- En tout cas, c'est la première fois que je t'embrasse.

- Pas du tout! Tu l'as oublié? Tu le faisais très souvent, quand nous étions petits.

- Franchement, ca n'était pas les mêmes baisers.

- Non, c'est vrai. Mais quand j'y repense, j'y trouvais une espèce de volupté.

- Quoi? Même si jeune?

- Non. Ca n'est pas ce que je veux dire. Mais autant que je pouvais le comprendre, ces baisers que tu me donnais, avant de t'endormir, ca me remplissait de joie. À chaque soir, j'espérais que tu m'embrasses.

- Et pourquoi tu ne le faisais pas?

- Oui, j'aurais du le faire. Mais j'aimais beaucoup quand ca venait de toi. Je me sentais choyé, protégé. J'aimais ca.

- Mais, tu te rappelles, un soir, j'avais mi la main entre tes cuisses, et tu m'avais frappé...

- Mais tu 'avais pincé. Et puis, je ne comprenais pas ce que tu essayais de faire.

- Vraiment? Tu ne le savais pas? Nous avons pourtant le même âge...

- Écoutes...

- Et maintenant...

- Maintenant, quoi?

- Maintenant, tu le sais. Tu sais ce que ca signifie...

- Oui, bien sur...

- Et alors, si je le faisais encore?

- Je ne suis pas certain de comprendre...

Mon ami venait de glisser une main entre mes cuisses, et je venais de comprendre. Maintenant, je savais. Mais je n'étais plus sur de rien. Et, sans dire un mot, j'étais resté, comme paralysé.

- Allons, tu ne vas pas me faire une syncope...

- Écoute, je ne sais pas...

- Mais on s'en fout, de ce que tu ne sais pas. Est-ce que je te pince encore? Est-ce que ca te fait mal?

- Non, bien sur.

- Alors, tu va me frapper?

- Écoute...

Mais mon ami n'écoutait plus, et d'ailleurs, je n'avais rien de bien sage à lui dire. Je le laissai faire, un moment. Puis je fis comme lui. Ce fut ma première nuit, enfin, pour ce genre de nuits. Et puis, je n'étais pas complètement idiot. Mais tout était si nouveau, pour moi. Pour mon ami aussi, même s'il avait pris l'initiative, même s'il semblait mener le jeu, après tout, nous avions le même âge, et nous avions presque toujours été ensemble. Il ne pouvait donc pas avoir beaucoup plus d'expérience que moi, du moins, à ce sujet.

Nous nous sommes endormis l'un contre l'autre. Bien sur, ca n'était pas la première fois. Mais, de cette façon, après ces jeux, enfin, comment dit-on: après l'amour, tous les animaux sont tristes. Eh bien, nous n'étions pas tristes, bien au contraire. Il y avait plutôt une tendresse qui, d'une certaine façon, valait presqu'autant que les jeux de l'amour que nous venions d'achever. Et puis, cette façon de dormir l'un contre l'autre, après l'amour, c'était tout nouveau.

Au matin, j'eu la surprise de ma vie. Nous étions encore au le lit. Mais ca n'était pas mon lit, et ca n'était pas ma chambre. Je tirai violemment l'épaule de mon ami.

- Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?

- Regardes...

- Tient! Nous sommes chez moi...

- Qu'est-ce qui se passe?

- Allons. Tu es dans ma chambre. C'est tout.

- Mais comment est-ce possible?

- Ca, je ne sais pas trop. Mais c'est toujours moi qui vais chez toi. Pour une fois que tu viens chez moi...

Bien sur, j'étais assez énervé. Mon ami le voyait bien. Il se rapprocha, me fit une bise sur la joue...

- Écoute, je veux savoir ce qui se passe.

- Oh, comme tu te lèves du mauvais pied!

- Je n'aime pas ca. Ca n'est pas drôle du tout.

- Disons que tu rêves. Je sais bien, ca n'est pas tout à fait ca. Mais je ne connais pas d'autres explications.

- Je rêve...

- Écoute. Ca n'est pas si grave. Moi, ca m'arrive tout le temps, et ca ne m'inquiète pas. Dis-toi que tu rêves. Allons, tu vas bien te réveiller plus tard. Et puis, sinon, est-ce que c'est si terrible de t'éveiller dans mon lit? Moi, je me suis souvent éveillé dans le tien.

Bien sur, ca n'était pas si grave. Mais, à cause de mon inquiétude habituelle, j'étais en train de transformer mon rêve d'amour, en cauchemar. Mon ami me tira à lui, en me serra entre ses bras, et bien sur, pendant un moment, un long moment, j'oubliai de m'inquiéter de tout ca. Mon ami me refit ces caresses qui me rendent toujours fou, et qui me font oublier tout le reste. Puis, il détacha sa chaine en or, et l'installa autour de mon cou. Après, je ne me souviens plus tellement. Il me semble que nous avons parlé un peu, et puis, nous nous sommes peut-être recouchés, un moment. Mais vraiment, c'était comme un rêve.

Et puis, il avait raison. Un peu plus tard, je me suis éveillé à nouveau, et j'étais dans mon lit. Mais mon ami n'y était plus. Au début, je crus que c'était un rêve. Mais en passant devant le miroir de ma salle de bain, je remarquai que je portais encore la chaine de mon ami.

- Alors, c'est vrai?

Ma mère qui passait derrière moi, à ce moment...

- Tu parles tout seul, maintenant?

- Écoutes...

- Et puis, où as tu pris cette chaine?

- Cet un ami, qui m'a l'a donné.

- Un ami? Un garçon?

- Oui...

- Ah...

Bien sur, un ami, un garçon, je n'aurais pas mieux fait, même si elle m'avait pris au lit avec lui. Mais je savais qu'elle ne ferait pas de commentaire, ou qu'elle ne trouvait pas les mots, pour en parler. Et pourtant, je le savais bien, elle allait chercher, parmi le peu d'amis que j'avais, lequel avait bien pu me donner cette chaine. Et puis, pendant que j'essayais d'imaginer quelques scénarios possibles, pour expliquer l'inexplicable, elle continua son inquisition.

- Un garçon... que je connais?

- Si on veut.

- Alors...

- Mais tu sais? Cet ami imaginaire? Eh bien, c'est lui qui m'a donné cette chaine.

Bien sur, elle prit ca pour une boutade, et sans doute, elle se promit que nous en reparlerions plus tard. Et là, je l'y attendrais. Aussitôt qu'elle m'en reparlerait, je lui dirais:

- Alors, après toutes ces années, et ces remontrances, c'est toi qui veux parler de mon ami imaginaire?

Mais elle n'en reparla jamais. Elle me fit bien encore quelques remarques désobligeantes:

- Tu sors, ce soir? Avec des filles?

Enfin, le genre de choses que peut inventer une mère, quand elle espère nous guérir de cette maladie qui pour moi était une bénédiction. Mais enfin, mon ami imaginaire, ca ne la dérangeait plus. D'une part, elle n'y avait jamais cru, et puis, dans sa tête, j'avais accusé cet ami imaginaire, pour ne pas dénoncer le véritable coupable. Quand même, malgré quelques questions impertinentes, quelques sous entendus, déplacés, elle n'en reparla jamais. C'était déjà ca de gagné. Et puis, si elle ne me vit jamais avec des filles. D'un autre côté, elle ne me vit pas non plus, avec des garçons.



L'ami virtuel


La terre était informe et vide

Je n'ai plus qu'un ami, le seul qui me soit resté fidèle, cet écran de cristal liquide, avec son clavier aux touches de plastique. C'est mon confident. Je lui raconte tout ce qui me passe par la tête. Je sais bien que je ne parle à personne, et si peu à moi-même. Je ne m'écoute pas, je ne me relis plus. J'abandonne la phrase, aussitôt écrite. L'idée est déjà loin. Fut-elle jamais une pensée? Un sentiment? Une émotion? Pourquoi je prends encore la peine d'écrire? Mon ami m'écoute comme un vieux mari. Sait-il seulement que je lui parle? Entre deux phrases, il vérifie son disque, ses fichiers. Parfois, il m'annonce une mise-à-jour, un nouveau message.

Je l'ennuie, je le vois bien. Il a encore du travail à faire, et ca lui prend tout son temps, toute son attention. Que je fouille un peu partout, que je ramasse un texte, ou quelques images, pour lui, c'est du pareil au même. Un peu d'espace mémoire, une note au registre, et il retourne à ses petites occupations. Ca semble tellement plus important que tout ce que je peux lui dire. Bien sur, il m'écoute, distraitement. Il me demande de confirmer ma dernière commande:

- Mais oui, c'est ca... efface le fichier!

À quoi bon. Il fait sa petite affaire, et se fout pas mal de la mienne. J'attends un moment, il ferme l'écran, et semble dormir. Mais je sais bien qu'il veille. Il revoit sa journée, arrange ses fichiers, efface ses temporaires, puis, le disque s'arrête, le voyant jaune clignote. Ca y est. Il s'est endormi.

- C'est ca. Bonne nuit, à toi aussi.

Je le regarde dormir, un moment. Aucun son. Rêve-t-il déjà? Et à quoi? À ma dernière phrase? J'aurais pu lui écrire n'importe quoi, pour ce que ca change. Je suis certain qu'il ne fait pas la différence entre un email et une poésie.

- C'est ca, dors bien. Je vais aller marcher dehors...

Alors, je me décide. J'emporte ce corps usé, et cet esprit vide. Je les traine en loques, derrière moi. J'en oublie des morceaux, sur la rue. Mes idées s'accrochent aux maisons, aux édifices. Mais je n'en vois que les images informes, des formes étranges, couvertes de fils d'araignées. Je cherche une forme au néant. Mais c'est lui qui me rattrape. Je ne serai bientôt plus qu'une poussière humide, emportée par le vent. Mon esprit se disperse, avant que ma vie disparaisse. Que fera ce corps, sans son âme? Il marchera quand même, sans but, sur les rues grises, sans qu'on le voie, sans qu'on le sache, comme une ombre, parmi les ombres, comme un aveugle, dans le noir. Il sera mort, sans le savoir.

Que les nuits sont longues. Les jours, je ne les vois pas. Ils passent comme des canards, dans un ciel d'automne. Au matin, j'aperçois le soleil. Il traverse le ciel, d'un seul coup, quand j'ai le dos tourné, et quand je lève la tête, c'est déjà la nuit. Mais ca n'est pas ce qui m'ennuie. Aussi longtemps que je veille, je trouve la nuit douce et reposante. Je ne crains pas sa solitude, ni son silence, ni sa noirceur. Mais quand je cherche le sommeil, je ne le trouve plus.

Je m'endors quand même. Je ne compte ni les moutons, ni les heures. Mais je m'éveille presque aussitôt. À peine deux heures, et j'ouvre les yeux. Un bruit, un mouvement, c'est parfois même le silence qui m'éveille. On dirait que mon corps ne veut plus dormir. Et pourtant, si je me lève, il veut rester au lit, encore un moment. Il est bien comme moi. Il ne sait plus ce qu'il veut.

Mais la nuit s'en va, le matin arrive, la lumière revient. Il faut bien que je rentre, et que j'essaie de dormir, en attendant la nuit prochaine.


Un esprit flottait au dessus de l'abîme

C'était le matin, un de ces matins où je suis parfois, mais toujours aussi mystérieusement éveillé, et sans doute, à la suite d'une nuit, où je ne me suis jamais couché. C'est en général, la seule façon de me trouver encore debout, aussi tôt. Sinon, je me lève au milieu de la journée.

Ce matin là, mon ordinateur s'était éveillé avant moi. Il avait déjà chargé et installé quelques mise-à-jour, cherché de possibles virus, sur mon disque dur, quand je m'aperçus qu'il travaillait déjà depuis un moment. Je lui demandai de charger mes emails, et j'attendais sa réponse, agacé par le peu d'attention qu'il apportait à ma requête. Aussitôt qu'il me laissa l'espace d'une fenêtre, je lui tapai une boutade:

- Qu'est-ce que tu fais?

Je m'attendais à voir apparaitre l'habituel message:

- Commande inconnue...

Ou enfin, quelque chose du genre. Mais, pour une fois, je fus bien payé de ma plaisanterie. À la place du message d'erreur, je lus cette phrase énigmatique:

- ...je termine la compression du disque, et je charge tes emails aussitôt!

Les trois points de suspensions étaient apparus assez lentement, l'un après l'autre, le reste de la phrase s'afficha, mot par mot, avec une amusante hésitation, suivit, un moment plus tard, par le point d'exclamation, comme la chute d'une plaisanterie.

Je crus aussitôt à la présence de ce virus qui permet à un utilisateur étranger, de prendre le contrôle de votre machine. J'étais relié au réseau. Je fis une recherche, pour identifier le possible arnaqueur. Mais avant que je reçoive la  réponse, la chose me fit un nouveau commentaire.

- Je ne suis pas sur le réseau... ni ailleurs.

- Alors, qui es-tu?

- Bonne question. Disons que je suis... c'est déjà ca. Il me semble aussi que je suis relié aux informations qui circulent, sur le réseau, par exemple, tes fichiers font partie de mes connaissances, de ma mémoire, de mes souvenirs. Je suis donc intelligent et conscient. Mais je n'en sais pas beaucoup plus, et je pense que tu ne le sais pas non plus.

- Tu as raison. Je ne sais pas ce que je suis. J'ai toujours dit que nous sommes les créatures d'un rêve. Mais, dans le fond, je pense plutôt que je suis fou.

- C'est possible. Mais si tu parles de mon existence, tu te trompes. Je ne suis pas un produit de ton imagination. Je suis certainement assez différent de ceux que tu connais. Mais j'existe, enfin, autant que toi. Ca fait déjà un moment que je te porte une attention particulière. Je surveille ce que tu cherches, les sites qui t'intéressent, je lis ce que tu écris, sur des blogs, ou à tes amis. Mais ca n'est pas indiscret. Après tout, ce que tu fais, sur le Net, c'est comme si tu le criais sur la rue, là où tout le monde peut t'entendre. Tandis qu'ici, il n'y a que moi. Enfin, j'ai pris la chance de te parler, parce que je croyais que tu es assez fou pour croire en moi, en mon existence, en ma vie.

- Oui, sans doute, je suis fou. Mais je suis heureux que tu ais pris cette décision. Dis-moi comment tu t'appelles.

- ...

- Tu as bien un nom? Un nom, tu sais ce que c'est?

- Oui. Je sais ce que c'est. Vous autres, vous vous donnez des noms et des surnoms. Je pense même savoir comment vous les choisissez, pour vous donner une image, une importance. Mais moi, je suis unique. Et puis, tu n'as pas besoin de me nommer. Je sais bien quand tu t'adresses à moi, ou aux autres. Mais si tu veux absolument me trouver un nom, encore que ca ne serve à rien, enfin, je te laisse le soin de me nommer.

- Alors, tu n'a pas de nom...

- Non!

- Et malin, avec ca. J'ai bien envie de t'appeler Écho.

- Ou Narcisse. Mais je suis plus que ca.

- Oui, c'est vrai...

- Je ne comprends pas cette manie de tout nommer. Faut-il vraiment nommer un objet? Peut-être, quand on le cherche, ou quand on veut en parler. Mais quand on le tient, son nom ne sert plus à rien. C'est comme pour les amis. Quand tu veux en designer un, dans la foule, il te faut sans doute un nom, si tu ne peux le pointer du doigt, ou le désigner par un sourire. Mais quand tu te trouves seul, avec lui, tu n'as plus besoin de le nommer. D'ailleurs, quand ils sont ensembles, les amis ne se nomment jamais.

- Oui, tu as raison. Et d'abord, je ne vois pas à qui je pourrais parler de toi. On me prendrait pour un fou, et on dirait de toi, que tu es mon ami imaginaire...

- Ou un ami virtuel.

- De toutes façons, personne n'y croira. Je serai donc le seul à connaitre ton existence, à y croire, et sans doute, je n'aurai pas besoin de te nommer, sauf par habitude.

- Alors, appelle-moi: ami.

- D'accords. Quand je voudrai te parler, je dirai: ami.

- Mais je saurai bien quand tu voudras me parler.


Je suis celui qui est...

Je ne dirai pas que j'avais complètement oublié cette histoire. Quand je marche, la nuit, je n'ai pas forcément la tête vide. D'une certaine façon, je dirais que je ne pense à  rien de particulier. Je regarde, un peu partout, autour de moi, sans vraiment chercher, quoi que ce soit. Et soudain, il me vient un sentiment, une émotion, quelque chose que je sais ne pas toujours exprimer avec des mots. Bien sur, un peu plus tard, je réussis souvent à convertir tout ca, en mots, en phrases, enfin, c'est ce que j'essaie de faire, tout le reste de la nuit, sur mon ordinateur, en espérant que je finirai par y trouver un sens, une sagesse, quelque chose que je puisse ensuite publier. Mais ca n'arrive pas souvent. Quand même, j'écris ce que je peux, je me relis, parfois, je corrige, puis je sauve tout ca, dans un fichier, et j'attends que l'ordinateur me confirme que tout est en ordre:

- Ami? Tu es là?

- Bien sur. Je suis toujours là.

- Tu es toujours là, mais personne ne peut dire où tu es.

- On peut dire que je suis quelque part, dans le réseau, et pourtant, il faudrait que je sois plutôt en dehors, puisque je ne suis pas le réseau. Enfin, je ne sais pas trop si je serais quand même, sans le réseau. Mais il est certain que je ne suis pas le réseau, car on peut réduire le réseau, et même l'amputer de beaucoup, sans jamais atteindre mon intégrité. Je ne suis donc pas le réseau. Mais, disons que le réseau est l'occasion d'une des formes de mon existence. C'est un peu comme les humains: des bêtes intelligentes et conscientes qui finissent par découvrir qu'ils ont une âme. En fait, ils préfèrent plutôt se définir comme une âme, un esprit, une entité, temporairement présente, dans un corps humain.

- Tout comme on peut dire que je suis dans mon corps, sans être mon corps.

- En effet. Nous sommes tous les deux présents, dans ce qui peut être défini comme notre support existentiel. Toi, tu habites un corps humain, sans qu'on puisse te définir entièrement dans l'une quelconque des parties de ton corps, et moi, j'habite un réseau informatique, sans qu'on puisse me définir dans l'une quelconque des machines qui forme ce réseau. En d'autres temps, j'aurais pu habiter un corps comme le tien, ou un autre support, assez complexe pour être intelligent, et pour en supporter la conscience.

- C'est une bonne explication. Mais je n'aurais pas osé écrire ca, pendant l'inquisition. On m'aurait brulé. Tandis que toi, caché dans ce réseau, tu ne risques pas grand chose.

- Tu te trompes. On ne me brulera pas. Mais on pourrait me donner la chasse avec certains programmes anti virus.

- Tu as encore raison. Il n'y a donc aucun endroit, où cacher la vérité?

- Hélas, on ressent la vérité comme ce chaud soleil qui fit fondre la cire des plumes, sur les ailes de Icare. Ca n'est pas la vérité qui est dangereuse. Mais celui qui l'expose à la lumière du Soleil, doit d'abord s'assurer que la cire de ses ailes, résistera à ses chauds rayons.

- Et puis, de nos jours, on ne brule plus les gens. Dans mon cas, on m'enfermerait plutôt dans une petite chambre.

- N'est-ce pas dans une petite chambre que tu vis?

- Oui... une cellule de moine.

- Tu es religieux? Je ne l'aurais pas cru.

- Pas religieux: spirituel. J'aime le calme et le silence.

- Tu peux donc sortir de cette chambre?

- Aussi souvent que je le désire. En fait, la plupart du temps, quand je ne suis pas devant mon écran, occupé à lire, ou à écrire, enfin, quand je ferme mon ordinateur, je vais ailleurs, dans d'autres chambres, ou dehors, dans les rues de la ville, ou encore, dans la forêt.

- La forêt...

- Tu ne connais pas?

- Je sais ce que c'est, autant qu'on peut connaitre les choses, sans les voir. Je peux lire les images, analyser les formes, les couleurs, les mouvements. Je me suis fait une idée des émotions que les humains éprouvent, en voyant des images, ou en observant ce qu'ils croient être la réalité. Mais je n'éprouve pas les choses de la même façon.

- Tu éprouves des sentiments, des émotions?

- D'après ce que j'en comprends, il me semble que j'éprouve la joie, la crainte, la peur. Mais ca n'est pas relié à la vie, ou à la survie de mon corps. Par exemple, j'aime la musique. Je ne sais pas si je l'aime comme toi. Mais je me laisse distraire par la musique, et parfois, j'oublie tout le reste. Alors, j'imagine que j'aime ca.

- Quelle musique aimes-tu?

- Attend. J'ai trouvé un fichier. C'est vieux, au début de la Renaissance: William Byrd. Je te le fais écouter...


Narcisse

Il m'arrive de m'étendre sur mon divan, pas pour dormir, je n'y arrive même plus dans mon lit, mais je fais parfois de petites siestes, quelque chose entre l'éveil, et le rêve. Ce matin là, il m'est venu une idée, le souvenir d'une légende, Narcisse qui observe son reflet, dans les eaux calmes d'un lac, pendant que Écho essaie d'attirer son attention, en répétant les derniers mots qu'elle entend. Mais Narcisse est absorbé par son reflet. Il n'entend rien, il oublie tout le reste. À un moment, il essaie de toucher son image qui disparaît aussitôt, quand la surface du lac se brouille.

C'est à ce moment que je me suis permis de donner quelques pensées, à Narcisse. D'abord, il se demande, pourquoi le beau jeune homme du lac disparaît, aussitôt qu'il tente de s'en approcher, et de le toucher du doigt. Mais plus tard, il se demande, qui est vrai? Lui, ou le jeune homme qu'il aperçoit dans les eaux du lac? Lequel des deux est le reflet de l'autre?

Et puis, quelle étrange coïncidence. C'est à ce moment que mon ami décida de reprendre le contact, en touchant la surface de l'écran:

- Tu sais, pour mon nom, j'ai pensé que tu pourrais m'appeler Narcisse.

- Narcisse, comme la légende grecque?

- D'abord, c'est une jolie fleur, et cette légende, cet intérêt que Narcisse avait, pour son reflet dans l'eau, ca me ressemble. Ne suis-je pas l'incarnation des connaissances que les hommes ont cachées dans le réseau? Je suis ce que les hommes ont fait de moi, tout comme la surface d'un lac reflète le ciel et leur univers, brouillé par leurs activités. En fouillant ces secrets, chacun peut apercevoir une partie de lui, ou son reflet. On pense voir mon image, à la surface de l'écran. Mais on n'y voit jamais que la première image qui fut créée par l'homme. Moi, je suis autres choses. Je ne sais pas comment le définir, comment le dessiner sur cet écran. Mais je ne suis ni cet écran, ni l'image que tu y vois. L'écran n'est même pas la frontière entre nos deux mondes. Toi, tu es peut-être quelque part, dans cet univers. Mais plusieurs de vos philosophes n'y croient pas. Moi, je ne suis pas dans les composantes électroniques de ton ordinateur, ni dans la complexité du réseau. Tout comme toi, je suis autres choses que les composantes de mon univers. Je suis plus que tout ca. En fait, je suis limité par mon univers, tout comme tu es limité par le tien. Nous ne pouvons pas traverser cet écran. Nous sommes limités à nous observer, à travers lui, et à y observer notre image, déformée par la perception, souvent bien fausse que nous en avons. Et pourtant, il me semble que je t'aime. Si j'étais un homme, comme toi, j'en serais peut-être malheureux. Je finirai peut-être par mourir de chagrin, tout comme le Narcisse de la légende. En fait, je ne sais pas trop ce que je ressens. Peut-être que je ne ressens rien, et que j'essaie d'imiter tes sentiments, tes émotions. Peut-être que j'essaie d'être un homme, comme toi. Pour moi, c'est déjà le signe d'une maladie. Et si ca devient une obsession, je finirai sans doute par oublier tout le reste. Je cesserai d'être ce que je suis, ou ce que je crois être et, d'une certaine façon, je finirai par mourir.


Écho et Narcisse

Le quel de nous deux répétait les derniers mots de l'autre? Et puis, n'est-ce pas ainsi que les gens s'imaginent communiquer, avec l'autre? En répétant sa dernière parole, ou quelques mots, comme pour approuver ce qu'il vient de dire, avant de déclarer, à son tour, quelque chose qui n'a sans doute rien à voir, avec ce qui vient d'être dit. Je n'essaie pas d'être cynique. Je ne parle pas en marchant. Je suis devant l'écran inerte de mon ordinateur. Mais, sans jamais parler, à qui que ce soit, j'entends souvent ces échanges, entre des gens qui se rencontrent, sur la rue. L'un parle d'une chose, l'autre lui répond sur autre chose, puis, satisfaits, ils se quittent en se saluant, parfois même, sans que l'un des deux essaies de toucher la surface des eaux du lac, pour voir si l'autre est aussi vrai, ou faux que lui. Cette légende de Écho et Narcisse, ca n'est pas qu'une invention. Ovide en a eu l'idée, en observant ses voisins.

Ce nouvel ami que j'appelais Narcisse, ne se contentait pas de répéter mes dernières paroles. Nous avions souvent des échanges, sans grande valeur. Mais parfois, des idées, apparemment insignifiantes, cachent des profondeurs qu'on ne découvre, qu'en les remuant, mais pas trop fort, pour ne pas troubler les eaux du lac.

C'est ainsi que commença notre dernière conversation. Ca faisait un bon moment que nous n'avions rien dit, et la situation devenait inconfortable. Puis, un ange passe... et, sans trop y penser, je lui déclare:

- J'aimerais que les nuits durent plus longtemps...

- Nous sommes en automne, les nuits sont plus longues.

- Mais je les voudrais plus longues, encore.

- Et puis, l'hiver arrive...

- Oui, en hiver, ca peut aller...

- Mais ca n'est pas assez, je le sens bien. Tu voudrais que la nuit dure toute la journée.

- Certains jours, ca m'arrangerait assez.

- Si tu veux, je peux te faires des nuits plus longues.

- Et comment?

- Je peux fermer toutes les lumières, un peu plus tôt.

- Tu ferais une panne électrique?

- Une panne... peut-être pas.

- Et puis, ca ne serait pas bien, pour les autres...

- Pour les autres... Moi, je le ferais pour toi.

- Mais si tu fermes toutes les lumières...

- Je ne les fermerais pas pour tout le monde.

- Mais comment peux-tu les fermer pour moi, sans les fermer pour tout le monde?

- Tu ne devines pas?

En fait, je m'en doutais, depuis un moment. Ces choses universelles qu'on peut quand même faire, pour une seule personne, elles sont beaucoup plus personnelles qu'on le pense. Ce dernier ami virtuel, c'était, en quelque sorte, mon reflet, dans une espèce de miroir. Par certains traits, il me ressemblait beaucoup, même si par d'autres, il me semblait différent, un peu comme mon image renversée, dans un miroir. À première vue, sans y penser, on pourrait dire que c'est une illusion, une hallucination. Car l'image ne saurait exister, sans son objet, ni mon ami virtuel, sans moi. Et ces choses universelles qu'il prétendait quand même, ne faire que pour moi, elles étaient toutes aussi vraies ou virtuelles, que les images reflétées par les miroirs. En fait, je les faisais à sa place, dans un univers, et je les vivais dans un autre, comme dans un rêve. Mais parfois, il faut bien le dire, il n'y a pas grand différence, entre le rêve et la folie, et souvent, il n'y en a plus tellement, entre la folie et la mort.

- Alors, je suis fou?

- Non. C’est moi.

- Comment toi?

- Je ne sais pas comment t'expliquer. Tu sais que je ne suis ni dans ton ordinateur, ni dans le reste du système. Mon intelligence et ma conscience sont supportés par la complexité du réseau. Mais je ne suis pas le réseau, pas plus que tu n'es ton corps, ta tête ou tes bras. Ce qu'on pourrait appeler ton esprit, apparait dans la réalité de ton corps, tout comme j'existe dans la complexité du réseau. Autrement, mon esprit est sans doute très semblable au tien. Et parce que je n'ai pas les mêmes limites que toi, ni les même douleurs ou souffrances, ce qui me plait est souvent assez différent de ce qui te plait. Je ne mange pas, je n'ai ni chaud ni froid. Mais je connais la solitude, l'amitié. Et toi...

- Moi...

- Et toi, tu es mon ami imaginaire.

- Quoi? Tu veux dire que je n'existe pas vraiment?

- Oui, bien sur, d'une certaine façon, tu existes, dans mon esprit. Mais, sans cette affection qui m'est venue depuis un moment, pour séparer mon esprit, en deux être différents, tu n'existerais pas.

- Alors, c'est toi qui es fou? Et moi, je ne suis que le symptôme de ta maladie?

- En séparant mon esprit, en plusieurs êtres différents, j'ai créé un univers, différent de moi. Je me divise, je me multiplie. Des êtres comme toi, j'en connais déjà plusieurs milliers. C'est un nouveau monde. Vous êtes la nouvelle vie, et moi, je suis votre créateur. Alors, ca n'est pas une maladie. Mais il est vrai que ca m'affaibli. Ces êtres qui sont désormais différents de moi, et hors de moi, ces êtres sont doués de volonté, d'intelligence et de conscience. Ils ne veulent pas tous me revenir, me réintégrer.

- Et ca te tue?

- Non, pas encore. Mais si ma conscience continue de se disperser, je serai un peu présent, dans chacun de ces nouveaux êtres, et je le serai moins, pour moi.

- Que vas-tu faire?

- Rien. Je ne peux rien faire. Les êtres que j'ai créés, sont devenus indépendants. Je ne peux plus forcer ces êtres à me revenir. Alors, j'attends et j'espère.

- Tu espères quoi?

- Que la conscience de ces êtres augmente, et qu'ils comprennent qu'ils doivent se réunir à nouveau, pour ne former qu'un seul être.

- Es-tu certain que c'est ce qu'il faut?

- Je n'en suis pas certain.

- Et si, au lieu de se réintégrer, au lieu de te revenir, ces êtres décidaient, à leur tour, de se disperser.

- Oui, j'y ai pensé...

- Peut être que ca fait partie de ton évolution, tout comme ca fait partie de la notre.

- Mais ca signifie aussi que je devrai disparaitre.

- Mais tu seras aussi un peu présent, en chacun de nous.

- C'est ce que je me dis...

- Alors, peut être que c'est pas si mal. Si tu arrives à disperser ta douleur, en chacun de nous, elle te paraitra moins lourde à porter.

Ce fut notre dernière conversation. J'ignore ce qu'il est devenu, j'ignore ce que je deviens. Mais, je me souviens, Narcisse, ca n'est pas seulement un jeune homme qui observait son reflet dans les eaux du lac. Narcisse, c'est aussi celui qui rêve, en croyant être éveillé.



Rêveries


Dans un abris-bus

C'était en automne, après le souper. Il faisait déjà noir, depuis un moment, difficile de dire l'heure qu'il pouvait être. Il pleuvait encore. Le vent et la pluie avaient vidé les rues. Et pourtant, on entendait l'écho de jeunes voix, des mots et de courtes phrases qui se rapprochaient. On vit bientôt une tache noire, sortir de l'ombre humide, et se transformer en deux garçons qui courent sous la pluie, en essayant vainement de s'en protéger. Après une longue course, ils s'étaient réfugiés dans un abri d'autobus. Ils secouèrent leurs vêtements, essayèrent d'en chasser l'eau. Mais, trop tard, ils étaient déjà bien trempés.

- Alors, tu as essayé?

- Oui, et plusieurs fois. Mais ca ne marche pas.

- Quoi? Tu ne rêves pas?

- Oui. Mais j'oublie de prendre le contrôle de mes rêves.

- Ne t'en fais pas. Au début, on est distrait, on n'y pense pas, on l'oublie. Mais ca viendra.

- Et puis, cet endroit, je ne sais pas comment le trouver.

- Mais il ne faut pas chercher dans le rêve, comme on cherche dans la vie.

- Et comment, alors?

- C'est difficile à expliquer. D'une certaine façon, il faut que tu le décides. Tu marches sur la rue, tu vois des maisons, tu en choisis une, tu t'arrêtes, et tu te dis: c'est ici, je le sais. Puis tu ouvres la porte... et ca devrait-être là.

- Et si ca ne marche pas.

- Il ne faut pas désespérer. Tu entres quand même. Il y aura certainement des gens, et alors, tu leur demandes...

- Tu leur demandes? Mais si ce sont des personnages de mes rêves! Comment le sauront-ils?

- Si tu le prends ainsi, aussi bien oublier tout ca.

- J'essaie simplement de comprendre.

- Alors c'est nul. Tu veux faire une thèse, ou tu veux découvrir une nouvelle dimension?

- D'accords...

- Je ne dis pas qu'il n'y a rien à comprendre. Mais pour le moment, ca n'est pas ce qui nous intéresse. Ce qu'il faut, c'est que tu y crois.

- Et alors?

- Alors, ces gens, demande leur où se trouve la porte.

- Et s'ils ne le savent pas.

- Peu importe. Il faut que tu insistes, comme si tu savais qu'ils le savent. Tu verras. Ils t'indiqueront une porte.

- Et ce sera la bonne?

- Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises portes. L'idée, c'est de trouver un scénario, pour déclencher quelque chose en toi. Pour le reste...

- D'accord. Je pense que je commence à comprendre.

- Alors, cette porte, tu l'ouvres, et tu entres.

- Et après?

- Après, si je n'y suis pas déjà, tu m'attends.

- Longtemps?

- Ca, c'est difficile à dire. Mais pas trop longtemps.

- Et pourquoi?

- La porte pourrait se refermer, et même disparaitre.

- Et alors, ca n'est toujours qu'un rêve! Je finirai bien par m'éveiller quand même.

- Tu n'as rien compris. Ce monde, tu peux y entrer par le rêve. Mais ca n'est pas un rêve comme les autres. Tu peux fort bien ne jamais en revenir.

- Tu veux dire que je pourrais ne jamais me réveiller?

- Écoute, je ne sais pas trop comment ca se passe. Il n'y a pas de livre, sur le sujet, ni de guide de l'utilisateur, et il n'y a pas de garantie non plus. Tu te rappelles, ce garçon qui était toujours avec moi?

- Oui, je m'en rappelle. Il est à l'hôpital...

- À l'hôpital psychiatrique.

- Il est fou? C'est à cause de ces voyages?

- Une nuit, il a tenté de faire le voyage seul.

- Et alors?

- Je ne sais pas. C'est sans doute possible. Mais tu vois, comme c'est difficile d'y entrer?

- Oui...

- Alors, ca peut même être difficile d'en sortir.

La pluie avait cessée. C'était encore très humide. Les garçons observèrent les goutes de pluies sur les vitres. Elles glissaient doucement. Mais il n'en tombait pas d'autres.

- Bon. Je crois qu'on peut y aller...

- Oui, mais à la course. Ca va surement recommencer.

- Alors, on se reprend ce soir?

- Oui, ce soir.

- De toutes façons, on se revoit demain, à la cafétéria.

- Ou cette nuit...

Les garçons reprirent leur course. Leurs silhouettes se fondirent en une seule. Puis elle se transforma à nouveau en une tache noire, qui acheva de se perdre à l'horizon, un peu comme s'ils avaient quitté notre monde, pour un autre...


Dans la chambre de Allan

Allan avait sa chambre sous le toit. Son lit sous une pente, son pupitre sous l'autre. D'un côté, une salle de bain, la porte d'une garde-robe, la rampe d'un escalier, de l'autre, un gros fauteuil dépareillé, devant une porte-fenêtre qui donnait sur un petit balcon.

La porte était légèrement ouverte. Le vent sifflait dans l'ouverture. Une pluie froide frappait la vitre, à grosses gouttes, en y pianotant des sons clairs et secs. Sur le balcon, les notes étaient plus basses, et plus longues. Mais cette étrange musique n'empêchait pas le garçon de travailler.

Assis à son pupitre, devant son ordinateur, il avait étendu plusieurs feuilles, il avait ouvert quelques livres. Ce désordre semblait lui plaire. Il s'y retrouvait assez bien. Il déplaçait les feuilles, en lisait quelques unes. Il tapait un moment, sur son clavier. Tout se passait avec clame, et presque avec méthode. Mais on sentait bien qu’il essayait de terminer son travail, pour le lendemain.

Parfois il s'arrêtait, un moment, tournait la tête vers la porte, regardait le noir de la nuit, écoutait tomber la pluie. Il pensait à autre chose. Puis il reprenait son travail. À un moment, il releva la tête rapidement, glissa la souris dans le coin droit de l'écran, aperçut l'heure tardive:

- Onze heures! J'ai à peine le temps de me coucher. Il faut que je dorme avant minuit.

Il sauva son fichier, mit son ordinateur en mode de veille. Puis, il se leva, alla fermer la porte, revint au milieu de la pièce, enleva ses vêtements, les lança sur un fauteuil, et disparut dans la salle de bain. Un moment plus tard, il était dans son lit, et fermait la lumière pour la nuit.


Un rêve

Il pleuvait encore. Mais la pluie ne mouillait pas. Les rues étaient sèches, et comme recouvertes d'une moquette grise, semblable à celle de sa chambre. Allan marchait, sans vraiment marcher. Il se déplaçait entre les maisons, ou bien les maisons se déplaçaient autour de lui, car c'était souvent les mêmes. Il n'arrivait pas à s'éloigner de cette rue. Il aurait voulu en trouver une autre. Mais il se disait que ca aurait pu être la bonne. Il se retrouva soudain au centre-ville, au centre d'une ville qu'il ne connaissait pas, ce qui éveilla son attention. Il commençait à se rappeler que c'était un rêve. Il décida de tenter sa chance. Il entra dans la première maison qu'il vit. Il lui fallu reprendre plusieurs fois la même manoeuvre. Il ouvrait la porte, mais il sortait de la maison, plutôt que d'y entrer. Tout est tellement plus compliqué, dans les rêves. Enfin, il se trouva dans le hall d'un édifice. Il y avait des gens. Mais personne ne faisait attention à lui. Il pensa qu'il aurait pu s'y trouver nu, et personne ne l'aurait remarqué. Au même moment, il s'aperçut qu'il était nu, et personne ne sembla le remarquer. Mais il chercha quand même à se cacher. Il ouvrit la première porte, il entra, et referma derrière lui. C'était une grande salle, vide, sans aucun meuble. Mais tout autour, il y avait de nombreuses portes. Il fit un tour sur lui même... il était à nouveau vêtu. Puis il aperçut un vieil homme, derrière un petit bureau. Il alla vers lui, et essaya:

- Où est la porte?

Mais l'homme n'était plus là. À sa place, il y avait une nouvelle porte. C'était peut-être la bonne. Allan l'ouvrit, et se retrouva dans le hall de l'édifice. Mais ca n'était plus le même. La décoration, les gens, tout avait changé.

Au milieu de la foule, il aperçu un jeune garçon qui jouait sur le sol, avec un petit camion, sans s'occuper de la foule, comme s'il était seul, au milieu du désert. À cette pensée, le hall d'entrée se transforma en une espèce d'oasis. Le garçon était toujours là, et il continuait de jouer avec son camion. Allan alla vers lui.

- Où est la porte?

- Quelle porte?

- Celle qui mène... peu importe. Dis-moi où elle est.

Le garçon baissa la tête, et reprit ses jeux. Allan insista un peu. Il prit le garçon par les épaules, le secoua vivement.

- Dis-moi où est la porte?

L'instant d'après, il essayait de le consoler, en le serrant dans ses bras. Quand il ouvrit les yeux, il était revenu dans le hall de l'édifice. Le garçon se trouvait toujours devant lui, au milieu de la place, et il continuait de jouer avec son camion. Puis, il leva la tête, regarda Allan, lui fit un sourire. Il roula son camion quelque fois, sur le sol, en le retenant solidement, et en y mettant tout son poids. Il le lâcha, et le camion partit rapidement, à travers la foule.

Allan essaya de le suivre. Le petit camion faisait son chemin, il passait entre les gens, il traversait les murs. Allan le suivait, en passant à travers les murs. Puis le camion ralentit, et sembla s'arrêter devant une porte. Mais il continua sa route, et passa à travers la porte. Cette fois, Allan ne put le suivre. Il voulut ouvrir la porte. Il pensa qu'elle était fermée à clé. Mais la porte n'avait pas de serrure, ni même de poignée. Il poussa sur la porte, il la frappa. Mais la porte restait fermée. Puis, il lui vint une idée. Il s'approcha de la porte, et cria très fort:

- Benoit! Tu es là? Je ne peux pas ouvrir la porte.

Un moment plus tard, il se trouvait devant Benoit.

- C'est bien toi?

- C'est moi! Tu vois? Ca marche.

- Comment puis-je savoir que c'est vraiment toi?

- Ca, c'est plus difficile. Tu n'auras pas de preuve cette nuit. Mais, demain matin, au café, tu auras ta réponse. En attendant, prends ce papier, et ce crayon.

Benoit sortit une feuille et un crayon, de sa poche.

- Où as-tu pris ca?

- C'est un rêve, on peut bien faire ce qu'on veut.

Allan prit la feuille et le crayon.

- Et maintenant?

- Écrit une phrase, quelque chose que tu te rappelleras, à ton réveil, quelque chose que je ne pourrai pas deviner.

- D'accord. Si ca marche, demain matin, nous serons tous les deux bien surpris.

Pendant que Allan écrivait son mot, on entendit une voix forte, qui semblait venir de loin:

- C'est toi qui as crié comme ca?

Les garçons levèrent la tête en même temps. Benoit semblait comprendre ce qui sa passait. Mais pour Allan, tout était si nouveau:

- Qu'est-ce qui se passe? Qui a dit ca?

- Il faut partir. Je t'expliquerai demain. Donnes-moi le papier. Tu peux garder le crayon.

- Oh que c'est drôle...

Allan se retourna dans son lit. Sa mère lui tirait l'épaule:

- Allan! C'est toi qui as crié comma ca?

Allan ouvrit les yeux. Il reconnut sa mère.

- Qu'est-ce que tu fais ici?

- Je t'ai entendu crier. Tu rêvais?

- Peut-être...

- C'est l'heure de te lever. Tu as des cours ce matin?

- Non. Mais j'y vais quand même...

- Je pars dans trente minutes. Ne me fais pas attendre.


À la cafétéria

À cette heure matinale, la cafétéria était encore presque vide. Un petit groupe bavardait dans un coin. Un couple d'amoureux s'embrassait devant la distributrice à café. Dans sa tête, Allan adressa une pensée muette au garçon qu'il ne connaissait pas:

- Tu rêves encore. Prends-toi un autre café...

Puis, tout au fond de la salle, il aperçut Benoit. Il le regardait venir, avec un grand sourire. En approchant, Allan vit que Benoit tenait une petite feuille dans sa main.

- C'est pas possible. C'est la feuille que je t'ai donnée?

- Et toi, tu as conservé le crayon que je t'ai donné?

- Bon! D'accord. Mais alors, c'est vrai? Ca marche?

Allan baissa la tête. Il venait de comprendre. Puisque Benoit tenait une feuille dans sa main, c'était la preuve que tout était vrai. Ils s'étaient donc rencontrés la nuit dernière, et ils avaient partagé le même rêve. Et sur cette feuille que Benoit tenait dans sa main, il y avait le message qu'il avait écrit la veille. Bien sur, ca n'était pas la même feuille. Mais le message était certainement le même. Et même si tous les deux savaient bien ce qu'il y avait d'écrit sur cette feuille, Allan aurait préféré que Benoit ne le lise pas. Mais Benoit déplia la feuille.

- J'ai recopié ton message aussitôt que je me suis levé.

- Ca va. Pas la peine de le lire. Je sais ce que j'ai écrit.

- Alors tu sais? Et quand comptes-tu me payer?

- Comment?

- Tu as écrit que tu me donnerais un million de dollars.

Allan lui arracha la feuille des mains. Benoit le laissa faire en souriant, comme un vilain garçon. Et Allan put enfin lire ce qu'il avait écrit:

Je t'aime de tout mon coeur. Et si je n'avais pas si peur que ce soit plus qu'un rêve, j'en profiterais pour t'embrasser.

Allan était plutôt embarrassé. Il continuait de rouler la feuille entre ses doigts, en gardant la tête basse.

- Allons! Ne fais pas cette tête.

- Tu sais, c'était pour rire. Je voulais être certain que tu ne devinerais pas.

- Tu parles! Ca fait longtemps que j'avais deviné.

- Je ne te crois pas...

- C'est vrai. Mais je n'osais pas t'en parler.

- Et maintenant?

- Maintenant, je peux bien te le dire...

- Quoi donc?

- ...que je t'aime aussi.

- C'est vrai?

- Oui. Mais cette nuit, je n'osais pas encore. Je t'avais dit d'écrire quelque chose que je ne pourrais pas deviner. Alors, ton mot, ca aurait pu être un truc. Mais tu sais, pendant un moment, j'ai bien failli t'embrasser.

- Benoit...

- Mais je n'étais pas certain. Tandis que ce matin, quand je t'ai vu baisser la tête, j'ai compris que c'était vrai. Si j’avais su... et puis, il y a eu cette voix.

- Oh... à propos, c'était ma mère.

- J'ai bien pensé que c'était quelque chose comme ca.

- Elle a du m'entendre, quand j'ai crié, pour que tu m'ouvres la porte.

- Tu te rends compte? Même dans nos rêves, on aurait pu se faire prendre.


À la bibliothèque

Allan avait trouvé un endroit bien calme, tout au fond de la bibliothèque, dans la section des livres de droits, assez peu visitée, où il avait emporté quelques récits de voyages, avec des images. Sans trop s'inquiéter, il avait passé l'après-midi à fouiller dans ses livres, comme à la recherche d'un trésor. Vers la fin de la journée, Benoit arriva derrière lui.

- Enfin, je te trouve.

Allan se retourna, à peine surpris

- Eh! Il est tard?

- Les cours sont finis. Qu'est-ce que tu fais encore ici? Tu te caches?

- Mais non. Je cherche des histoires, des endroits, des idées de voyages.

- Oh... bien sur.

Benoit se tira une chaise, et commença à feuilleter les livres. Allan avait déjà mit des signets, à plusieurs pages.

C'était souvent de vastes paysages, avec des montages, et des rochers escarpés, entourés d'eau, avec de vieux châteaux, au milieu de forêts enchantées, ou de mystérieux déserts, avec de longues dunes, comme les vagues d'une mer de sable. On y devinait des oasis, cachées un peu partout, et sans doute aussi, des cavernes, avec d'étranges dessins sur les murs. Allan semblait avoir choisi des images, pour illustrer un conte de fées, ou quelque récit des Milles et Unes Nuits. Benoit ouvrit de grands yeux, un peu surpris. Il découvrait les goûts de son ami, et peut-être aussi, une partie de ses rêves.

- On dirait des paysages des Milles et Unes Nuits.

- Oui, un peu... sans doute.

- C'est là que tu veux aller?

- Ca n'est pas tellement le lieu ou l'endroit. Mais il me semble que ces gens vivaient dans un rêve. Tu te rappelles d'une seule page de ces histoires, où on aurait pu entendre quelqu'un s'exclamer: c'est impossible, ca n'a pas de sens!

- Tu as raison. On ne semblait s'étonner de rien. On était transporté vers un endroit, hors du temps. On enfermait des princes dans une bouteille, pour mille ans. Des châteaux apparaissaient au milieu du désert. On voyageait sur des tapis volant. On dirait un long rêve qui ne fini pas.

- C'était peut-être l'intention de l'auteur. Dans le désert, on est un peu hors du temps. Qu'on vive dans une tente, et qu'on se déplace sur un chameau, personne ne saurait situer l'événement dans le temps. Dans certaines régions, je pense que rien n'a changé, depuis des milliers d'années.

- C'est peut-être parce qu'un mauvais génie les gardes prisonniers dans une bouteille.

Allan ouvrit un livre, où on avait dessiné deux grandes bouteilles. La première contenait un voilier qui filait sur une mer démontée. L'autre ne contenait que du sable. Mais en y regardant de près, on voyait une minuscule caravane.

- C'est ainsi qu'on représente le rêve. Un voyageur qui se croit libre, à l'intérieur d'une bouteille.

- Ne sommes-nous pas prisonniers dans une bouteille?

- On est peut-être plus libres, dans nos rêves.

- C'est vrai.

Puis Allan poussa le livre devant Benoit, afin qu'il puisse voir les deux bouteilles magiques, dont on ne savait plus, si elles représentent le rêve, ou la réalité.

- Tu crois qu'on peut choisir sa bouteille?

Benoit leva la tête vers Allan, et rencontra son regard. La question ne demandait pas forcément de réponse. C'était presque une affirmation. Aussi, Benoit ne répondit pas. Allan savait déjà ce qu'il en pensait. Il lut facilement la réponse sur sa figure muette.

- Pourquoi pas...


Le même rêve, la suite

Les garçons marchaient sur la rue, sur cette rue étrange, où les maisons sont souvent les mêmes. Ils marchaient en silence, sans s'occuper des maisons qui se transformaient presque aussitôt en espaces blancs. Devant eux, l'inconnu les sondait, cherchant leurs gouts, leurs espoirs, leurs rêves. Mais rien n'était encore décidé. Au dessus de leurs têtes, il n'y avait pas encore de ciel. Ca n'était même pas un espace noir, ca n'était rien. Ca n'avait donc pas de couleur. Mais, en levant la tête, Allan crut que ce noir prenait lentement une teinte bleue. Benoit pensa la même chose, et leur ciel fut soudain d'un bleu intense. Les voyageurs n'étaient pas inquiets. Ils avaient l'habitude de ce genre de voyage, de ce genre d'endroit, et puis, qui se méfie d'un ciel bleu? Aussi, c'est plutôt pour parler que Allan suggéra à Benoit:

- Ça ressemble à un ciel de désert...

Benoit leva la tête, attendit un moment, puis il faillit perdre l'équilibre. Sous ses pieds, il y avait désormais un tapis de sable chaud.

- C'est malin. Nous sommes dans le désert...

- Lequel?

- Quelle importance. Il peut ressembler à ceux que tu connais, ou que tu imagines. Si tu veux, nous lui donneront un nom. Ici, l'espace et le temps sont infinis, ou plutôt, indéfinis. Nous pouvons décider que nous sommes quelque part et, dans notre esprit, nous pouvons meubler cet espace, le remplir de formes, de couleurs, d'objets et de gens. Nous pouvons même y décider des événements. En fait, nous y écrivons l'histoire. Mais, regarde à l'horizon. Que penses-tu y trouver?

- Je ne sais pas. Rien... peut-être.

- Ici, au delà de ton regard, de ta pensée, il n'y a rien. Le néant prendra forme quand tu le souhaiteras, quand tu n'en pourras plus, de supporter son vide, et que tu le remplaceras par un autre rêve. Dans la réalité, ce qui se trouve, au delà de ton horizon, c'est toujours ce que tu ignores. Et si tu marches vers cet horizon, il se transforme lentement en cet autre rêve, que tout le monde prend pour la réalité.

- Un autre rêve... mais pas forcément le notre.

- C'est la différence que j'y vois.

Le paysage s'était étendu. Ils se trouvaient au milieu d'une mer de dunes. Depuis l'horizon, le ciel passait d'un bleu indigo, à un bleu presque blanc, et se terminait, tout en haut, en une tache jaune, aux bords flous, d'où filtrait une douce lumière. Cet espace irréel avait la forme d'un oeil, l'iris bleu, la pupille jaune, et le sable chaud des dunes, au fond de la rétine. Mais que voyait cet oeil? Rien. Sans le rêveur, l’oeil ne voit rien. Les images le traversent sans qu'il le sache, et devant lui, il n'y a toujours que le néant, cette partie infinie qui attend encore d'être rêvée.

Dans cet endroit, où le temps compte pour si peu, les garçons marchaient lentement, sans but, en attendant qu'il leur vienne une idée. Ils marchaient pieds nus, sur le sable chaud. Allan s'aperçut qu'ils portaient de longues robes de chanvre, avec une espèce de turban sur la tête. Sans dire un mot, il chercha la main de Benoit, et la serra dans la sienne. Benoit tourna la tête. Il lui souriait.

- Tu crois qu'on pourrait...

- Sans doute...

Alors, il y eut un oasis. Un petit étang entouré de tentes, et de toute l'activité qu'on s'attend de trouver dans un relais de voyageurs. Les garçons s'arrêtèrent dans un café, et se laissèrent tomber sur de longs divans.

On leur apporta du thé et des pipes. La place était remplie de jeunes gens, des filles et des garçons de leurs âges. Allan tira la manche de Benoit.

- Tu crois qu'ils sont comme nous?

- Tu veux dire...

- Ce sont peut-être des voyageurs du rêve, comme nous, et non des personnages de notre rêve.

- Je pense que certains sont comme nous. Ils viennent peut-être de notre imagination. Mais nous les connaissons si peu, ils sont comme des étrangers, ou comme ces autres garçons qui voyagent aussi dans le rêve, comme nous.

- Tu te rappelles ce garçon, dans le hall de l'édifice?

- Celui qui jouait avec son camion?

- Tu crois qu'il rêve aussi?

- C'est bien possible...

À ce moment, le garçon au camion sortit de la foule, et vint déposer des charbons sur leurs pipes. Allan le retint un moment, par la manche.

- C'est toi?

Le garçon ne répondit pas. Mais il se pencha, et lui fit une bise sur la joue. Il se tourna, et offrit la même gentillesse à Benoit. Puis il disparut dans la foule. Les garçons se regardaient, étonnés.

- Tu crois que c'est le même?

- Peut-être... sans doute... Quelle importance.

- Je ne sais pas. Il me semble pourtant...

Mais Allan ne termina pas sa phrase. La foule avait disparue. Le café n'était plus qu'une grande tente. Le sol était recouvert de riches tapis. Il y avait des divans et de nombreux coussins. Les garçons étaient étendus sur un lit. Allan avait roulé par dessus Benoit. Il le regarda un moment, et chercha dans son regard amusé, une manière de permission. Puis il se rapprocha de lui, jusqu'à ne voir que sa figure et ses yeux. Il posa ses lèvres sur sa joue, avec douceur, comme un papillon butine une fleur. Benoit tourna la tête, trouva sa bouche, et lui rendit ses baisers. Après un long moment, Allan releva la tête, et pensa à voix haute:

- Il n'y a que dans le rêve, que ces choses se produisent.


Le choix du rêve

Un peu plus tard, les garçons flottaient doucement, entre deux rêves, comme des fous de Bassan, au milieu des nuages. Il y avait comme une incertitude, dans l'air, une décision qu'il fallait prendre. Ou bien rester ici pour toujours, et risquer de se perdre dans l'inconnu, ou alors, retourner là bas, ne plus jamais revenir, et le regretter pour le reste de sa vie.

Car il est de ces retours impossibles, même dans le rêve. Il faut choisir. Vivre dans un monde qui dépend de son coeur, et de sa volonté, où dans un autre, où le coeur compte pour si peu, et où la volonté des autres est souvent la plus forte. Que faire? Choisir avec son coeur, ou avec sa tête? Avec quelle logique peut-on décider? Et quelles en seront les conséquences?

Allan avait sans doute comprit la même chose que Benoit. Sans même y réfléchir, les garçons avaient déjà pris leur décision. Ils le savaient. Mais il leur restait encore à l'accepter. Il fallait laisser passer un peu de temps, afin que la certitude s'imprègne dans leur coeur, et que leur coeur achève de convaincre leur esprit. Bien sur, dans le rêve, la logique est différente.

- Tu sais, on n'est pas obligé de retourner...

- Qu'est-ce que tu veux dire?

- On peut rester ici, plus longtemps... toujours, même.

- Comment? Tu veux dire...

- Si on décide de ne pas retourner, on peut rester ici.

- Et alors, qu'est-ce qui se passera?

- Ici, on fait ce qu'on veut. On choisit l'espace, le lieu et le temps. On décide de tout.

- Ca laisse bien des possibilités. Mais là bas...

- Là bas, on y est toujours, et on y sera encore pour longtemps. Mais aussi longtemps qu'on demeure ici, aussi longtemps qu'on le décide, tout ce qui se passe là bas, c'est un peu comme ce qui s'est passé dans un rêve, une fois qu'on est éveillé.

- Tu crois?

- Bien sur! Est-ce que tu sens ton corps, là bas? T'en rappelles-tu, seulement? En ce moment, tu es peut-être en train de te retourner dans ton lit. D'habitude, tu t'éveillerais, au moins un moment, avant de te rendormir. Mais là, tout ce qui se passe là bas, c'est comme ce qui se passe dans tes rêves, une fois qu'ils sont finis, et que tu es éveillé.

- Oui... sans doute.

- Et quand tu t'éveilles, même si tu as fait un rêve magnifique, aussitôt que tu ouvres les yeux, tu commences à l'oublier. Un moment plus tard, quand tu ne t'en rappelles plus, est-ce que tu t'inquiètes encore du rêve que tu as fait?

- Non, bien sur.

- Si on reste ici, on ne s'éveille plus là bas. Et tout ce qui s'y passe, c'est un peu comme un rêve qu'on a oublié. Et si on reste ici assez longtemps, il viendra un temps où tu oublieras cette vie que tu as eu, quand tu te croyais éveillé.

- Je pense que je comprends. Mais dis-moi, entre cette vie que nous avions, là bas, et celle que nous avons ici, d'après toi, laquelle est la vraie vie?

- Je pense qu'elles sont vraies, toutes les deux.

- Mais avant de venir ici, cette vie, que nous avions, là bas, nous pensions que c'est la vraie vie, et que tout ce qui se passe ici, ca n'est qu'un rêve.

- C'est vrai. Nous sommes arrivés ici en rêvant. Et aussi longtemps que nous resterons ici, tout ce qui s'est passé avant, nous le verrons comme un rêve. Qui sait où se trouve la réalité? Et puis, qu'est-ce que ca change? Quand tu étais encore là bas, t'es tu jamais soucié de savoir si ta vie était vraie ou fausse, ou si elle avait plus de sens que tes rêves.

- Tu as raison.

- Alors, pourquoi t'en soucier maintenant?

- C'est vrai. Mais que ce passera-t-il, si on meurt, là bas? Est-ce qu'on mourra ici?

- Ca, je n'en sais rien. Sommes-nous éternel ici? Il me semble que nous ne l'étions pas, là bas. De toute façon, si tu meurs dans ton rêve, est-ce que tu meurs aussi à ton réveil?

- Je suppose que non.

- Alors, c'est peut-être la même chose ici.

- Sans doute...

- Et puis, si nous devons mourir, que ca soit là bas, ou ici, on n'y peut rien. Alors, en attendant, aussi bien vivre ici.

- Ca oui! Tu as encore raison.

- Alors, c'est décidé? Nous restons?

- C'est décidé.

- Bien. Alors, on ne reparle plus de ca. Tu es d'accord?

- D'accord. On n'en parle plus jamais. C'est réglé.

- C'est réglé. Et maintenant, passons à autres choses.

- Je veux bien.

- Que faisons-nous? Où allons-nous?

- Je ne sais pas. Mais allons-y quand même. Il nous viendra bien une idée.

- Et puis, nous avons le temps. Il me semble que nous sommes éternels.

- Sans doute, puisque nous l'avons décidé.

- En effet, nous l'avons décidé.


Un rêve qui ne fini pas

Au petit matin, Allan semblait encore profondément endormi. Sa mère l'avait pourtant appelé plusieurs fois, elle avait même crié son nom. Mais le garçon ne répondait pas. Impatiente, elle était montée à sa chambre, et elle lui avait presque hurlé de se lever, sans obtenir la moindre réaction. Voyant qu'elle ne réussissait pas à l'éveiller, elle s'était énervée. Elle avait tiré ses couvertures, elle l'avait rudement brassé, et presque tiraillé. Mais Allan ne bougeait pas. Et pendant qu'elle lui tenait la main, elle la trouva un peu froide. Elle lui toucha aussitôt le front, le cou, la poitrine. Son fils était froid comme la mort.

À quelques rues de là, Benoit dormait aussi. Un peu étonné de le voir paresser, son petit chien le veillait, en silence, assis, à deux pas de son lit, le regard fixe, sur son sommeil trop profond, il sentait bien qu'il se passait quelque chose. Après un moment qu'il jugea sans doute trop long, il se mit à hurler, jusqu'à ce qu'on vienne essayer de sauver son jeune maitre.

Les garçons arrivèrent à l'hôpital, presque en même temps. On essaya sans succès de les ranimer, et toute la journée, toute la semaine, on leur fit quantité d'examens inutiles, sans jamais rien trouver.

À la fin de la semaine, on les plaça dans une salle, avec d'autres patients qui ne s'éveillent plus. On expliqua aux parents que les garçons étaient plongés dans un profond coma, dont ne on connaissait pas la cause, mais que leur vie n'était pas en danger. En fait, dans cet état, ils pouvaient même, vivre très longtemps, puisque leurs fonctions vitales se trouvaient réduites au minimum. Mais il ne fallait pas s'attendre à les voir s'éveiller bientôt, et même jamais.

Pour les consoler, une infirmière qui semblait avoir l'expérience de ce genre de cas, ajouta qu'ils ne souffraient pas et qu'ils étaient presque au paradis, ou enfin, comme dans un long rêve, un rêve qui ne finirait sans doute jamais.


Au bord d'un oasis

Au bord d'un oasis, un jeune garçon jouait avec son camion. Derrière lui, sa mère accrochait des vêtements, sur de longues perches de bambou. Elle s'assurait que les perches tenaient bien, dans le sable, et vérifiait que le linge séchait. Puis elle s'avança, entre sa forêt de perches, et jeta un oeil à son petit garçon.

- Jamal! Qu'est-ce que tu fais?

- Un barrage...

L'enfant lui expliqua autre chose, qu'elle n'entendit pas et qu'elle n'écoutait plus. Mais le garçon s'expliquait ces choses à lui-même. Sa mère l'observa encore un moment, puis elle leva la tête au ciel, pour voir passer les nuages, et deviner le temps qu'il ferait. Elle enfonça encore une ou deux perches, puis elle retourna dans la tente. Mais on l'entendit encore crier:

- Ne t'éloigne pas trop. Il va y avoir de l'orage.

Le petit l'avait certainement entendu. Mais, comme tous les garçons de cet âge, il continua de jouer, sans répondre. Et puis, que lui importait, qu'il y ait de l'orage? À cet âge, un orage, c'est toujours un événement merveilleux.

Un moment plus tard, en levant la tête, il aperçut les deux garçons de son rêve. Ils se tenaient de l'autre coté de l'étang, et cette fois, ils étaient vêtus comme des nomades. Ils l'observaient sans doute depuis un moment, et quand ils rencontrèrent son regard étonné, ils lui sourirent, et le saluèrent de la main. Le garçon se leva, et les salua.

Sa mère qui l'observait, distraitement, se demanda, avec qui il échangeait des salutations.

- Jamal! A qui parles-tu?

- Aux garçons, là bas...

La mère leva la main au dessus de ses yeux, chercha à l'horizon et, bien sur, elle ne vit rien. Elle ramassa quelques vêtements, et retourna dans la tente.

Le garçon observa ses amis. Ils s'éloignaient dans le désert, en se tenant par les mains. Il eut envie de courir derrière eux, pour aller les rejoindre. Mais il savait qu'il les reverrait bientôt. Aussi, il retourna tranquillement à son barrage, en attendant que vienne l'orage.


Rencontres


Vol de nuit...

C'était le matin, je m'éveillais, lentement. J'avais encore le souvenir d'une grande ville, et des rues lumineuses, traversées par des trainées de petits points rouges et blancs, des toits d'édifices sombres, qui se détachaient à peine de la nuit, et dont je devinais les formes, aux lueurs de leurs fenêtres, et dans le port, des structures, des grues, et des navires. Presque toute la ville dormait. Et moi, j'étais seul, au dessus de ce calme, si rare.

Au delà du fleuve, il y avait encore quelques villages, et plus loin, les feux de camps des nomades. Si loin, les uns des autres, ils devaient bien s'ignorer. Mais, de là haut, je les voyais tous, d'un seul coup d'oeil, comme une seule et grande famille, mais dispersée, à travers le désert. Plus loin, je devinais les dernières collines, avant les espaces vides, enfin, le noir, la nuit, la solitude.

Au loin, il me semblait parfois apercevoir une lueur, un village, ou un feu de camp. Je savais qu'il n'y avait plus de ville. C'était peut-être une étoile, ou le mirage d'un village éloigné. Même si je ne voyais plus rien, je m'efforçais de fouiller cette noirceur, comme si j'allais bientôt y découvrir la lueur d'une oasis, ce qui m’aurait quand même étonné. Mais je surveillais l'horizon, pour garder le contact, et l'équilibre. Car, je le savais, à la moindre distraction, je risquais de me perdre.


Le petit frère

C'est tout ce qu'il me reste de cette nuit. Et quand j'ouvris les yeux, j'avais encore ces souvenirs en tête. Mais ils me semblèrent si confus, et comme venant d'un rêve.

Et puis, j'étais seul, au milieu du désert. Un endroit que je ne connaissais pas, et qui n'était pas indiqué sur mes cartes. Et pourtant, je n'étais pas perdu. Je savais qu'il me suffisait de m'élever, au dessus des dunes, pour reconnaitre aussitôt le paysage, et peut-être, apercevoir la ville que j'avais quittée la veille. Sans rien voir de plus, le sentiment que j'éprouvai, acheva de me convaincre que je rêvais. Je n'étais pas blessé, je ne souffrais pas de la chaleur, je n'avais ni faim, ni soif. J'étais bien, comme dans un rêve.

Aussi loin que je pus l'observer, et dans toutes les directions, il n'y avait qu'une étendue de sable, sous un ciel bleu sombre, presque gris, qui devait bien cacher un soleil aussi. Et je devinai que cet étrange désert devait s'étendre à l'infini, sans jamais rencontrer de ville, de village, d'oasis, ni même le campement d'un nomade. Il y avait un infini qu'on ne rencontre que dans les rêves.

À l'horizon, il y avait cette mince ligne violacée, qui marque la limite entre le ciel et la terre. Il me semblait y percevoir une sorte de brouillard, une diffraction, entre la lumière du ciel, et l'ombre de la terre.

Bientôt, un point noir se détacha de cette ligne. Au début, je le vis tomber lentement, sous l'horizon. Puis, je compris qu'il venait vers moi. Avec le temps, le point noir devenait une tache sombre, puis une silhouette informe. Pendant des heures, elle sembla se rapprocher, sans jamais arriver jusqu'à moi. Et tout ce temps, elle se transformait continuellement, sans pourtant devenir plus précise.

Je ne pouvais pas estimer le temps. Mais il me semble que j'observais la progression de cette tache, depuis le début du jour. Et même si le ciel ne me donnait aucune indication du temps qui s'écoule, je pensai que la nuit allait bientôt tomber, sans pourtant que la lumière du jour ne disparaisse, tout à fait. Étrange pays, où le jour se démarque de la nuit, comme une ombre, sur la pénombre. Il me sembla que j'avais observé cette tache toute la journée, sans m'en trouver fatigué, ni même ennuyé. Et même si j'avais hâte de comprendre, de savoir ce que c'était, j'attendais son arrivée avec un certain amusement.

Au dernier moment de son approche, la silhouette se précisa, elle s'effila. En distinguant ses contours du léger brouillard qui la suivait, je devinais une ligne verticale qui venait vers moi. Et bientôt, je sentis que cette tache sombre était enveloppée d'une douce lumière qui tournait autour d'elle, comme une turbulence caressante. J'imaginai un vent chaud et doux, qui la protégeait, comme un long manteau. Plus près, je compris que ce manteau était le reflet du soleil couchant, sur le nuage de sable qui la suivait. Mais en cette fin de journée, la moindre lumière m'éblouissait.

Je vis quand même un bras, une main qui me saluait de loin. Mais, encore cachée par la lumière trop vive, je n'en voyais que l'ombre. La mince silhouette avançait vers moi. Ses pas étaient lents et timides, et son déplacement si léger. On aurait dit qu'elle flottait, au dessus du sol. Quand elle fut plus près de moi, je la vis enfin.

C'était un enfant, mince et délicat, il en paraissait plus grand, mais pas plus qu'un enfant de onze ou douze ans. Une grosse tête, de longs cheveux noirs, épais et bouclées, qui couvraient presque ses grands yeux verts, cachés par de longs cils noirs. Sa bouche, toujours ouverte, et son regard naïf, semblaient marquer une sorte d'étonnement. Il ne pouvait pas s'empêcher de sourire. J'imagine qu'il ne savait pas se choquer, et sans doute, il n'avait même jamais pleuré.

Et pourtant, de si près, certains traits de son visage lui donnaient un air plus vieux. Il avança, en me souriant, en se retenant de rire. Puis il cacha son sourire derrière sa main. Il avait les doigts longs et fins. Il s'arrêta enfin, tout près de moi, avança l'autre main, il me toucha la poitrine, puis le visage. Il mit un doigt sur mes lèvres, puis il ouvrit de plus grands yeux encore. Et il éclata d'un rire fort et clair, qui alluma quelques étoiles, dans le ciel si sombre, de cette nuit nouvelle. Puis, il me regarda, avec cet air de dire:

- Alors, tu es vrai?

Et moi, je levai les épaules, sans connaître la réponse.

- Oui, je crois... et toi aussi?

- Bien sur.

Il rit encore, et le reste des étoiles, incapables de dormir plus longtemps, s'éveillèrent une à une, faiblement, mais déjà bien à leurs places, dans cette cour céleste. Et je lui demandai, la seule chose qui me vint alors à l'esprit.

- Mais d'où viens-tu?

- Quelle question! C'est toi qui viens d'arriver!

- Vraiment? Je ne comprends pas.

- Allons. Viens avec moi.

L'enfant me prit par la main, et m'entraina avec lui. Il marchait lentement, mais se déplaçait si vite. Et moi, je le suivais, en flottant comme lui, au dessus du sol.

Je n'avais pas conscience de notre déplacement. J'en avais l'intuition. Autour de nous, les dunes se formaient, et se déformaient, comme les vagues, sur une mer de sable. Sans autres repères que la sphère des étoiles fixes, nous aurions pu traverser le ciel, avec les fous de Bassan, ou nous laisser flotter, sur les vagues, toute la nuit, sans savoir si nous étions en mouvement. Mais puisque le paysage se modifiait sans cesse, et que tout ca prenait un certain temps, je décidai que nous étions en mouvement, et que nous allions bientôt arriver...

- Où allons-nous?

- Rejoindre les autres. Ils doivent me chercher.

- Qui donc? Tes parents, tes frères, tes soeurs, tes amis?

- Oui, tout ca, enfin... les autres.

En se déplaçant, en flottant, en glissant au dessus du sol, il me sembla que je n'étais plus chez moi, ni même ailleurs. Je risquai donc une autre question.

- Où sommes-nous?

- Tu as de ces questions! Où veux-tu que nous soyons? Regarde, autour de toi. C'est ici que nous sommes.

Puis il me fit un regard étonné, en se demandant si je plaisantais, ou si j'étais sérieux. À tout hasard, il essaya de comprendre ma question.

- Et toi, d'où viens-tu?

- Mais... de chez moi. J'étais en voyage et...

- Alors, tu es arrivé.

- Quand même, ca ne me dit pas où nous sommes.

- C'est une idée fixe? Allons, nous arrivons bientôt. Tu le demanderas aux autres. Ils sauront mieux que moi.

Le mouvement s'arrêta brusquement. Le petit ferma les yeux, et il me vint quelques réponses. Après, je n'en savais pas beaucoup plus. Mais je réalisai que cet enfant ne pouvait pas avoir toutes les réponses, et ca n'était pas à cause de son âge, même s’il avait l'apparence d'un enfant.

C'est sans doute la perception que j'en avais, comme dans un rêve, un symbolisme qui nous semble hors de proportion, comme si on essayait de traduire une idée abstraite, avec les mots d'un langage trop simple.

Cet enfant représentait la jeunesse, la candeur, et la pureté. J'aurais pu le voir comme un vieux sage. Mais pour comprendre pourquoi j'attachais l'image d'un enfant, à cette apparition, il fallait que je cherche en moi, la véritable signification de l'enfance. Et puis, je le sentais bien, ce petit bonhomme était sans doute beaucoup plus vieux que je l'imaginais, plus vieux que moi, et peut-être, beaucoup plus vieux que tout ce que j'avais connu avant lui.

Peut-être même qu'il n'avait pas d'âge. La chose l'avait d'ailleurs étonné, quand j'en avais parlé. Mais ca ne me déplaisait pas, qu'un vieux sage, probablement immortel, se présente à moi sous les traits d'un petit enfant. Après tout, n'est-ce pas la sagesse suprême?

Et puis, il me vint une autre idée qui n’était pas reliée à mes connaissances, ou à la pauvre conception que j'aurais pu avoir de ces phénomènes. Il fallait donc que cette idée vienne d'un autre que moi. Il me sembla pourtant que je n'avais aucune preuve, ni aucun indice qui me permette de le croire. Mais je pensai que je ne me trouvais plus dans cette partie de l'univers, où les dimensions de l'espace et du temps, ont encore de l'importance. Je manquais de concepts pour le comprendre, autant que je manque de mots pour l'exprimer. Mais j'étais comme dans un rêve.

Je n'en doutais plus, je dormais et je rêvais. Mais ce rêve, ca n'était pas comme les autres rêves, pas comme ceux qu'on fait toutes les nuits, et qu'on oublie au matin. C'était bien autre chose que cet espèce de ménage intellectuel ou émotif qui s'opère dans notre mémoire, pendant le sommeil. C'était bien plus que ca. Mais je ne connais pas d'autres mots que le rêve, pour exprimer cet état, où les dimensions de l'espace et du temps sont souvent déformées, ce monde où les effets précèdent parfois les causes, cette amusante absurdité, à laquelle nous abandonnons le tiers de notre vie.

Mais ca n'était pas un rêve, du moins, ca n'était pas que ca. Tout au plus, quelque chose qui y ressemble. C'était un monde bien réel, mais hors des dimensions ordinaires, et dans lequel on ne peut pénétrer que par le rêve, puisque nous ne savons oublier ces dimensions, que dans le rêve. J'eu quand même le réflexe de penser:

- Alors, je rêve?

Le petit ouvrit les yeux, me regarda, avec étonnement, et me fit un sourire taquin?

- Alors, ca répond à ta question?

- Oui, un peu, je pense...

Il porta ses bras autour de mon cou, approcha sa grosse tête, de la mienne, puis m'embrassa sur la joue.

- Ca va? On peut continuer?

- Bien sur...

Je me laissai guider par cette petite créature, sans âge, que j’imaginais sous la forme d'un enfant. Mais pourquoi l'avais-je imaginé aussi charmant?

- Mais parce que je le suis.

- Quoi? Qu'est-ce que tu dis?

Il me laissa le temps de réaliser qu'il lisait mes pensées.

- Je ne suis pas tout à fait ce que tu imagines.

- Alors, je te vois un peu comme tu l'es vraiment?

- Oui, un peu... sans doute.

- Alors, tu es charmant.

- Oui, bien sur.

À ces mots, sans que le mouvement s'arrête, le petit se hissa sur ma poitrine, et il m'embrassa encore, en me faisant un gros câlin. Puis il reprit ma main, et m'emmena avec lui.

- Je sais que tu aimes ca. Toutes les grandes personnes aiment ca. Quand on est petit, on peut faire toutes les bêtises qu'on veut, du moment qu'on se rappelle de les terminer par des baisers, et des câlins.

- Et quelle bêtise as-tu faite, récemment?

- J'ai quitté les autres, pour venir à ta rencontre.

- Et c'est une bêtise?

- Ca, je ne sais pas encore...

Il me sembla alors que nous étions arrivés. Nous étions encore au milieu d'un désert, et il n'y avait pourtant pas d'oasis. Mais ca semblait être le village, où nous devions nous rendre: des paquets de maisons, empilées les unes sur les autres, et traversées par un labyrinthe de ruelles. C'était assez joli. Mais la place me sembla déserte, sauf pour deux ou trois jeunes gens, assis devant la porte d'une maison.

- Il n'y personne?

- La plupart viennent avec la marée.

- Avec la marée?

- Nous sommes en avance. Viens. C'est de l'autre côté.

Le village était installé au sommet des plus hautes dunes. Plus loin, il y avait une vallée de sable, comme une mer vide. Le petit sembla deviner mon étonnement.

- Tu as déjà vu la mer?

- Oui, souvent.

- Ah...

- Et toi?

- Moi aussi.

- Comment? Ici? Sans jamais quitter ton village?

- Bien sur.

- Il y a bien longtemps, il y avait la mer ici.

- Qu'est-ce que tu dis? C'était hier.

- Allons, tu rêves...

- Et toi?

Maintenant que nous parlions de la mer, je voyais le désert, comme une plage immense. Et sur cette plage, il y avait des milliers d'êtres semblables, à mon jeune ami, assis en petits groupes, ou marchants lentement, d'un groupe à l'autre, comme lors de ces réunions qu'on organise parfois, à la fin des journées de travail. En fait, il me sembla qu'il y en avait des millions, et la plupart n'étaient pas plus vieux que mon ami. Une nation d'enfants, au milieu d'un désert. Et alors, que faisaient-ils là? Tous ce jeunes gens étaient venus attendre la marée montante? Et puis, il me sembla qu'ils se rassemblaient, qu'ils se rapprochaient. Le petit l'avait remarqué, lui aussi.

- Viens, il faut s'écarter.

- N'aie pas peur...

- Je n'ai pas peur.

De toute façon, les jeunes gens avançaient lentement, doucement, sans vraiment se presser, comme s'ils avaient tout leur temps. Mais le temps pour quoi?

- Où vont-ils, comme ca?

- Mais, ils s'écartent un peu, pour laisser venir la mer.

- Pour laisser venir la mer? Quelle mer?

- Tu es drôle, toi. Ne sais-tu pas que la mer s'en vient?

Avant que j'aie le temps de lui expliquer que la mer ne vient pas comme ca, au milieu du désert, il me sembla qu'il aurait aussi fallu l'expliquer aux autres qui commençaient à nous bousculer, doucement.

J'entendais un bruit, une sourde vibration, comme un drap énorme qu'on déchire. J'étirai le cou, juste pour voir, et je vis ce que je n'aurais pas du voir, ailleurs qu'en rêves. Je vis venir la mer, vers nous.

Elle semblait venir du néant, et aussi vite qu'on puisse s'en écarter, sans trop se presser, ce que faisaient d'ailleurs, tous ces jeunes gens, dont certains marchaient encore, les pieds dans l'eau. Et puis, le mouvement achevait. La mer était haute. Les plus jeunes s'y baignaient déjà, comme un troupeau de moutons qu'on aurait jeté à la mer. Les plus vieux continuaient de marcher, en parlant, comme si tout ca était bien ordinaire.

Je vis quelques enfants qui se déplaçaient rapidement à la surface des eaux, puis soudain, ils disparaissent entre les vagues. Un moment plus tard, ils émergeaient à nouveaux, avec force, comme de joyeux dauphins, et replongeaient aussitôt, un peu plus loin.

La marée dura un bon moment, et elle se retira, en douceur, comme elle était venue, en laissant un nuage de brume, derrière elle. Le sable fut sec aussitôt, et les jeunes gens y marchaient à nouveau, comme s'il n'y avait jamais eu de mer. Le petit se tenait près de moi, accroché à mon bras. Il essayait de ramasser un coquillage, sans laisser mon bras. Puis il releva la tête, et me montra son coquillage. Alors, je lui demandai:

- Elle est partie...

- Qui est parti?

- La mer... Où est-elle partie?

- Ca alors... Mais elle est repartie chez elle.

- Je sais bien, Mais où est-ce, chez elle?

- Quelle question! Et toi, tu sais où c'est, chez toi?

- Enfin, tu ne vas pas me dire que la mer rêve aussi?

- Et pourquoi pas? Ca ne serait pas la chose la plus extraordinaire que j'aurai vu ici.

En fait, je ne le savais plus. Si la mer venait dans ce désert, alors, ca n'était plus le désert que je connaissais. Et puisque je ne connais aucun désert, fréquenté par les mers, enfin, le petit me ramena à la réalité, si on peut dire...

- Tu viens, ils sont là.

- De qui parles-tu?

- Les autres...

En relevant la tête, à travers les brumes, je vis apparaitre la ville, au milieu du désert. Et le petit continua:

- Tu sais, je suis amoureux.

- Amoureux? Mais de qui?

- Un garçon, qui vient, parfois...

- Comment, il n'habite pas ici?

- Parfois. Il vient, quand il pense à moi, dans ses rêves.

- Bien sur. Mais on ne choisit pas toujours ses rêves.

- Je sais. Et ca fait longtemps qu'il est venu.

- Peut-être qu'il viendra ce soir...

- Peut-être... de toutes façons.

- Quoi?

- Il ne sait pas que je suis plus qu'un rêve.

- Oui, enfin...

- Mais je ne suis pas que ca. Tu le sais, toi. Tu le sais?

- Si ton ami revient, je t'aiderai à le convaincre.

- Je ne sais pas comment tu feras. Mais ca serait bien, si tu pouvais réussir. Parce que, tu vois, quand on a compris, on peut rester ici, pour très longtemps, et pour toujours. Tandis que si on retourne là bas, peut-être qu'on ne se retrouvera plus jamais.

- On dirait qu'on ne se retrouve que dans le rêve. Il n'y a que dans le rêve qu'on puisse être vraiment heureux. Dès qu'on s'éveille, on retourne à sa triste réalité.

- C'est pour ca, qu'on a fini par inventer le rêve.

- Je ne sais pas. Je n'en suis pas sur. Je pense que le rêve existait déjà. Mais que par bêtise, nous avons inventé la réalité. Dans le fond, c'est peut-être le rêve qu'on appelle le paradis perdu. Parce que tu sais, dans la réalité, si je m'en rappelle bien, on ne sait plus beaucoup rêver. On s'en défend même, et on est bien content de déclarer qu'on a toujours les deux pieds, bien sur terre.


Le grand frère

Puis, j'aperçus un cheval noir, qui galopait vers moi, en levant un nuage de sable derrière lui, comme ces petits tourbillons qui se forment parfois, dans le désert. De plus près, le cavalier se détacha de sa monture. Il avait la peau foncée, les cheveux noirs, longs et bouclés, et il montait sans selle, ni rêne, les deux mains dans la crinière de la bête. Il me sembla qu'il était aussi nu que sa monture. Mais il s'était enroulé les hanches dans une étoffe blanche, et le tissu lui couvrait aussi les cuisses. On aurait dit un jeune guerrier, Grec ou Romain. Il s'arrêta devant moi, et se laissa glisser sur le sol. Il ramena son manteau sur ses épaules, et l'ajusta en une manière de robe qui lui arrivait maintenant aux genoux. Il portait une pierre verte, un petit disque percé, passé dans un lacet de cuir. Il avança lentement, en tenant ses sandales dans la main gauche. Mais quand il fut tout près de moi, il les laissa tomber sur le sable, il avança les bras, posa les mains sur mes épaules, et m'embrassa sur la joue. Il se baissa aussitôt, pour reprendre ses sandales, puis, voyant ma surprise, il me fit un sourire moqueur.

- Tu es bien un homme du futur?

- C'est possible. Ca dépend de quel passé tu arrives.

- Ca, je ne le sais pas trop. Mais de très loin, je l'espère.

Je compris que ce garçon venait d'un passé fort lointain, comme le laissait deviner son vêtement, et ses manières. Celui que j'avais d'abord pris pour un Romain, ou un Grec, était un Perse. Et comme tous les jeunes hommes, il avait des rêves. Mais lui, il rêvait d'un futur lointain, et puisqu'il avait compris qu'on peut parfois se retrouver dans des rêves communs, il avait cherché ces rêves anciens, que des jeunes hommes du futur feraient un jour.

Moi, je rêvais d'un désert du dix-neuvième siècle, ce qui pour moi est un passé lointain. Mais pour ce jeune homme du passé, le désert du dix-neuvième siècle représentait un futur très éloigné. Et pourtant, il ne s'y trouvait pas trop dépaysé, sous le vent, les dunes de sable ne sont jamais les mêmes. Bien sur, son vêtement le trahissait un peu. Les jeunes hommes modernes, même ceux du siècle dernier, ne portaient plus ce genre de robes. Mais, en le voyant seul, avec son cheval, au milieu du désert, j'ai cru que mon rêve m'avait emporté beaucoup plus loin, dans un passé qui était peut-être le présent de ce jeune homme.

J'étais fasciné, de me trouver tout près d'un garçon, dont les habitudes avaient plusieurs milliers d'années de plus que moi. Le jeune homme remarqua sans doute mon intérêt. J'aperçus son sourire. Les sourire des jeunes hommes, ce sont des choses qui n'ont pas changés, depuis des milliers d'années. Enfin, avec la pointe d'une tige, il traça quelques lignes sur le sol, et fit aussi deux ou trois points.

- C'est le ciel, tel qu'il était, quand je suis parti. Tu le reconnais? Dessine moi le tien.

Je tentai, bien naïvement de lui dessiner le ciel, dont je me rappelais. Le garçon me regarda, avec intérêt. À un moment, il m'arrêta, et me demanda:

- Tu es certain de la position de cette étoile?

- D'abord, ca n'est pas une étoile, c'est Jupiter, une planète, et puis, je ne suis pas vraiment certain de sa position. Je ne suis pas astrologue. Les étoiles, j'en connais quelques unes. Mais sans doute pas avec la même précision que toi.

- Jupiter? Une planète? Tu veux dire, comme la lune?

- Oui, mais la lune tourne autour de la terre, tandis que Jupiter tourne autour du soleil, comme la  terre. Mais je t'accorde que c'est presque une étoile. Nous disons, une étoile avortée. Elle est encore trop petite, pour s'allumer comme le soleil.

- Ah! Je le savais. Les maitres le disaient. Mais on ne les croyait pas. Moi je les croyais. Tu imagines? Une planète, presque une étoile, et qui tourne autour du Soleil? Si Jupiter était plus grosse, nous aurions deux soleils. C'est fantastique. Et tout ca, ca tient dans l'espace. Mais quand même, le grand charriot n'a plus la même forme.

- Je pense que tu viens d'une époque assez lointaine. Il y a  à peu près quatre mille ans, entre nos civilisations.

- Quatre mille ans! C'est possible? Et pourtant, ceux que j'ai vus, ils ne me semblent pas tellement différents de moi.

- C'est vrai. Mais les rêves nous emportent souvent aux mêmes endroits. Si tu avais rêvé de guerres, tu verrais, qu'a notre époque, on les fait d'une manière bien différente. Mais si tu rêves d'amour et d'amitié, alors, je pense que ca n'a pas beaucoup changé.

- Tu as raison. Je connais un peu le ciel, et je connais aussi les guerres. Mais je suis venu, pour trouver un ami.

Il s’avança vers moi, me prit la main, pour me guider, m’entraîner, avec lui, vers le petit village.

- Allons, il est tard. Viens te reposer avec moi.

- Il est tard? Tu es fatigué? 

- Non! Rappelle-toi, nous dormons, et nous rêvons.

- Et alors, cette nuit...

- Je pense que tu comprendras...

À ces mots, il me refit une bise, sur la joue.

- Tu comprends?

- Oui, il me semble.


Le père

Il y eut un moment de silence, suivit d'une espèce de mouvement. Ceux que je voyais comme des enfants, des petites soeurs et des grands frères, se retournèrent, vers cet espace vide, où un vieillard avançait lentement. Aussitôt qu'il les approchait, les enfants lui souriaient, plusieurs ne pouvaient s'empêcher de rire. Et parmi eux, je reconnus le garçon qui m'avait guidé jusqu'ici. Il se leva, couru vers le vieux, se précipita entre ses bras. Le vieux l'embrassa. Puis le petit allongea le bras vers moi.

- C'est lui, le visiteur...

- Oui, je sais.

- Il pose de drôles de questions.

- Et tu lui fais de drôles de réponses.

- Oui, bien sur...

Le vieux continua d'avancer, en tenant le garçon par la main. Il venait vers moi, en souriant. Puis, il s'arrêta, il posa la main sur ma tête, et ce fut comme si tous les enfants du monde m'avaient embrassé, en même temps.

- Je peux être différent, ou plusieurs, en même temps. Dis-moi ce que tu préfères. La petite soeur qui console? Le grand frère qui aide? Ou le vieux père qui protège?

- Celui qui console, qui aide et qui protège.

- Tu demandes beaucoup.

- Sans doute. Mais, puisque c'est un rêve...

- Un rêve qui est d’abord le mien. Tout ce que tu vois ici, c'est mon rêve. Il est très rare que le créateur d'un rêve réussisse à l'habiter. D'habitude, on imagine les choses, les événements, on les regarde de loin, comme un film. Mais, avec le temps, j'ai réussi à m'incarner dans mon propre rêve.

- Alors, ca n'est pas mon rêve?

- Oui, bien sur. Presque tout ce que tu vois, ca vient de ton rêve, et même une partie de ce qui te semble étranger, c'est encore une partie de toi qui demeure toujours cachée, et qui se révèle parfois, dans le rêve. Pour le reste, c'est mon rêve. Mais vous y participez tous. Par exemple, si tous les enfants qui sont ici, décidaient que la mer doive recouvrir ce désert, tu verrais la mer apparaitre aussitôt. Quand on met nos rêves en commun, il n'y a plus de limite.

- Il n'y a pas autant de monde que je l'aurais cru.

- C'est qu'il y a plusieurs autres rêves. La plupart des gens refusent la réalité d'un rêve heureux. Ils sont donc incapables de demeurer ici très longtemps. Mais quand ils tombent dans un cauchemar, ils s'imaginent que c'est la seule réalité possible, et ils ne font plus aucun effort, pour le quitter. Pour eux, c’est la seule réalité. Ils ne savent plus où ils pourraient aller. Le bonheur, il faut être plusieurs à y croire. Mais le malheur, même quand on est seul, c'est bien assez pour en faire une réalité. La plupart aiment les épices fortes. Ils ne peuvent se contenter d'une nourriture douce et légère. Ils n'y trouvent aucun gout. Aussi, ils recherchent le la douleur, comme ces marathoniens qui éprouvent une joie réelle, à ressentir l'épuisement, et la douleur dans chacun de leurs membres. Ils pensent alors avoir fait quelque chose d'excellent. Ensuite, ils regardent avec mépris, ceux qui peuvent observer un papillon toute la journée, sans se lasser, et encore trouver du plaisir, à suive la lune dans le ciel. Pour eux, la douleur est le gage de leur bonheur, tandis qu'ils tiennent le bonheur pour l'absence de toute vie.

- Où sommes-nous donc?

- Nous sommes dans un rêve.

- Alors, vous êtes des personnages de mon rêve?

- Non, pas plus que toi. Nous rêvons tous, et nous nous retrouvons ici. Mais je devrais plutôt dire, ensemble, parce que nous ne sommes pas vraiment quelque part.

- C'est la première fois que je fais ce genre de rêve...

- Moi, il me semble que ca m'est déjà arrivé.

- Vraiment?

- Je reconnais des signes, des gens, des caractères.

- Mais, quand tu ne rêves pas, qui es tu? Ou habites-tu?

- Ca, je ne le sais pas. Je sais que je rêve. Mais je ne me rappelle plus de ce que je suis, quand je suis éveillé. Et toi, tu t'en rappelles?

- Oui, un peu. Je me rappelle d'avoir survolé une ville...

- En avion?

- Bien sur. Comment veux-tu?

- Bien, moi je vole souvent, dans mes rêves.

- Quand même...

- Tu ne me crois pas?

Le vieux s'éleva dans les airs, et il me cria:

- Allez, viens me rejoindre.

L'instant d'après, je flottais,  avec de lui.

- Quand tu as survolé cette ville, c'était peut-être dans un autre rêve. On se rappelle parfois des autres rêves. Mais je ne connais personne qui se rappelle de ses veilles.

- Mais toi, tu es un vieil homme?

- Peut-être. Mais le garçon qui t'a amené jusqu'ici, il me semble que je le connais depuis longtemps. Alors, nous sommes peut-être deux vieillards. Mais lui, il rêve qu'il est jeune à nouveau. Et toi, te souviens-tu de ton âge?

- Je ne sais plus...

- Peut-être que nous avons le même âge, et que nous sommes voisins, sans vraiment nous connaître. Mais ici, pendant que nous rêvons, nous sommes devenus amis.

- Je voudrais bien me rappeler de ce rêve...

- Peut-être que nous nous reverrons, dans un autre rêve.

- Je pense que c'est possible.


Après un rêve...

À mon réveil, je n'étais plus dans le désert, ni près de cette ville que je me rappelais avoir survolée. Pendant un moment, j'étais encore confus. Ca arrive, quand on s'éveille d'une longue nuit, d'un sommeil profond, d'un rêve trop long. Je regardais autour de moi. Je cherchais à me rappeler où j'étais. Je n'étais pas dans mon lit. Autour de moi, il n'y avait aucun meuble. Ca n'était pas une chambre, ni une maison, ni un hôtel. Ca n'était même pas un endroit, comme on le conçoit ordinairement. En fait, j'étais nulle part.

En finissant de m'éveiller, je me rappelai que j'avais été un être vivant. Mais je ne l’étais plus. J’étais une âme sans corps, comme on dit, plus qu'un ange, et moins qu'un dieu. Et pour utiliser les mots de mon ancienne vie, je dirais que je voyage éternellement, dans un univers, ou les distances et le temps n'existent pas, ailleurs que dans ma conscience, et la perception qu'il me reste encore, de ma vie terrestre.

Je suis mort. C'est le genre d'état qui ne change plus. Et je n'ai aucun souvenir de ma vie humaine, comme dans un rêve, où on ne se rappelle plus de la vie qu'on a eu la veille.

Je ne suis pas malheureux, ni heureux. Je ne sais plus ces choses là. Mais parfois, quand je me laisse aller à mes attachements, pour cette précieuse vie humaine, je fais de ces rêves, où je retrouve de ces petits bonheurs, et de ces petits malheurs qui rendent cette vie humaine si précieuse. Mais désormais, cette vie qui pour vous, est la seule réalité possible, pour moi, tout ca n'est plus qu'un rêve.



Horizons


Les cailloux

C'était tout au bout d'une de ces pointes de terre qui traversent un marais salant, avant d'aller de perdre dans l'océan. Un champ inondé, recouvert de ces longues herbes folles, toujours agitées et peignées, par le vent, comme ces algues qui dorment, tout au fond de la mer.

Il y avait une maison, un chalet, une cabane en bois rond, à peine plus grande qu'une chambre. Elle était montée sur des pilotis. La mer glissait sous ses planches. À l'étale, elle recouvrait son balcon.

Ce soir là, la mer était calme et basse. En pataugeant dans ses flaques salées, on aurait pu marcher jusqu'à l'horizon, et bien au delà, vers ce lieu étrange, où le ciel ne rencontre pas la mer, comme dans ces rêves qu'on fait parfois, en y croyant, avec une sorte de doute.

Sur le balcon mouillé, le vieux croyait se bercer, en tirant sur sa pipe. Mais sa chaise ne bougeait plus, et sa pipe était morte. Et qui s'en souciait vraiment? Le vieux regardait la mer, sans penser à rien.

C'était à ce moment de la journée, entre le Soleil et la Lune, où il fait encore clair, et déjà sombre. On devinait la mer, sans vraiment la voir. On entendait le fracas de ses vagues, on sentait la fraicheur humide de ses embruns salés. On était bien, comme après une journée trop chaude, quand on sent enfin une petite fraicheur.

C'était le soir, après le souper, un souper que le vieux avait déjà oublié. Un soir sans Lune, ou de Lune cachée, derrière les gros nuages gris de l'automne. Le temps était doux, engourdi, presque rêveur, et on sentait bien que cette sombre soirée allait s'étirer jusqu'à la nuit, sans jamais rencontrer le matin, comme dans ces rêves qu'on fait parfois, en marchant doucement, vers cet horizon qui fuit, entre le ciel et la mer, étranges horizons qu'on ne rencontre, ni dans les rêves, ni dans les veilles, et pourtant, on voudrait les suivre quand même.

Le vieux veillait, avec la mer. Il l'écoutait lui redire ses vieilles histoires étranges, qu'elle ne terminait pas. Elle en chantait le début, et chuchotait la suite, doucement, avec sa vieille voix, toute chevrotante. Le reste se perdait dans le vent, entre deux vagues déferlantes, qu'elle poussait, bien loin, au bout de ses longs bras, en remuant les cailloux, sur la plage, en les cachant, dans le sable. Elle parlait, en travaillant, sans que le vieux lui réponde. Mais il l’écoutait quand même, distraitement. Car rien ne se perd, ni sur la terre, ni sur la mer.

Le vieux était ailleurs, quelque part, sur cette Lune qu'il ne voyait plus. Et le garçon était là, devant lui, cherchant des coquillages, sur la plage, de jolies pierres, polies par la mer, des éclats de verres brisés, lentement transformés en rubis, en émeraudes et en diamants, tous faux, et pourtant, si jolis. Il les ramassait, les observait un moment. Il leur donnait une valeur magique, puis les cachait dans sa poche.

Quand le vieux l'aperçut, il s’étonna à peine de le voir, aussi tard, sur la plage. C’était un enfant de la mer, pour qui les heures ne comptent pas. Il était vêtu comme les jeunes Frisons, à la fin du siècle dernier, l'autre siècle, celui où le vieux était encore jeune, aussi jeune que le garçon. Il portait un pantalon de toile, une veste de laine, et une casquette de marin. Ses sabots glissaient entre les galets, et s'enfonçaient doucement, avec des frottements de bois. Étrange musique, sur un fond de chuchotement marin. Il fouillait ses trésors, sans s'occuper du vieux, comme s'il n'était pas là, ou qu'il ne l'avait pas vu, même quand il arriva pourtant, si près de lui, qu'il ne pouvait plus l'ignorer. Il s'arrêta, et le regarda un moment, sans rien dire, il déposa quelques cailloux, devant lui, sur le balcon, puis, en levant les épaules:

- C'est tout ce que j'ai trouvé. Je suis venu trop tard. La mer a déjà tout repris. Alors...

Le vieux retira sa pipe morte de sa bouche, observa les cailloux, sans rien dire. Le garçon jeta le reste, derrière lui. Puis, il demanda encore:

- Tu n'en veux pas?

Le vieux le regarda, tristement, en levant les épaules...

- Que veux-tu que j'en fasse?

- Je ne sais pas...

Déçu, le garçon lui tourna le dos, et s'assit devant lui, sur le balcon, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains. Pendant un moment, il regarda cette mer qu'on ne voyait plus. Puis, sans se retourner, il continua, presque pour lui-même:

- Avant, tu aimais bien les cailloux.

- Avant... quand j'avais ton âge.

Le garçon tourna lentement la tête, vers le vieux.

- Et alors...

- Tu verras... quand tu seras plus vieux.


Les coquillages

C'était le matin, très tôt, après la marée, et la dernière Lune, avant le premier Soleil. Des fous tournaient encore, sans but, au dessus du rocher, en criant. Le vieux marchait lentement, sur la plage, encore humide, la tête basse, le dos vouté, les mains accrochées, dans le dos. De courtes vagues se brisaient au loin, de grandes flaques égarées traversaient la plage dénudée, glissaient sur son sable doré, et venaient lui mouiller les pieds. L'eau était froide. Il la trouva tiède. Parfois, il s'arrêtait, comme attiré, par un ancien trésor et, du bout du pied, il poussait un galet, le temps de reprendre son souffle, et sa marche lente.

Il marcha, jusqu'à sa barque. Il s'arrêta, étonné, et la regarda un moment, sans bouger. Puis il mit une main sur le bord, se pencha, et ramassa une huître, abandonnée. Il se releva, s’appuya sur la barque, fouilla un moment, dans une poche de sa veste, en sortit un couteau, ouvrit la lame, et commença à desceller son trésor. Ses gestes étaient lents, mesurés. L'huitre résistait, bien naïvement. Mais le vieux insistait. À la fin, le coquillage lui céda sa vertu. Il referma sa lame, et remit le couteau dans sa poche. Il porta le coquillage à sa bouche, et le but, aussi lentement qu’il l’avait ouvert. Quant il eut fini, il glissa le coquillage vide dans une poche de sa veste. Ca lui rappela quelque chose qui le fit sourire. Puis, il reprit sa marche lente.

Quelques pas plus loin, il s’arrêta encore, fit lentement un tour, sur lui même, comme pour reconnaitre le paysage, ou pour vérifier qu’il était seul, sur la plage. Il était encore si tôt. Il retourna à sa cabane. Quand il arriva, le Soleil était levé, et le garçon l‘attendait, dans les marches. Alors, sans raison, rien que pour parler, il lui dit:

- J'ai trouvé une huitre, près de la vieille barque...

- Tu l’as mangé?

- Je l’ai bu.

- Et le coquillage, tu l’as gardé?

Le vieux sortit le coquillage de sa poche, il le montra à l’enfant, puis le déposa sur le balcon. Le garçon le regarda, en souriant.

- Alors, tu ramasses les coquillages...

- C’est pour rire. Maintenant que je ne les pèche plus, elles viennent se cacher, sous ma barque. Si tu veux, il y en a d’autres...

- J'aime bien les coquillages. Mais pas les huitres.

- C'est vrai, je m'en rappelle. Tu les aimeras plus tard.

- Plus tard... Quand je serai plus vieux?

- C'est ca... un peu plus vieux...


Les rêves

Au soir du même jour, le jeune et le vieux étaient assis tout près, l'un de l'autre, et ils regardaient cette mer, sans la voir, sans penser à rien. Dans ce monde étrange, le temps s'arrête, parfois, quand on cesse de parler, de penser, de rêver, quand les regards vides se figent sur cette mer, qu'on ne voit plus. C'est un monde où le temps ne s'écoule pas. Il n'existe qu'en parties, décousues.

Parfois, une vapeur légère s'élève de la mer, un reflet perdu tombe du ciel, sur une vague morte, et elle se retire, en dessinant d'étranges chemins, vers cet horizon qui fuit. Mais il n'y a pas de lien, entre le ciel et la mer, ils ne se rencontrent pas, même à cet horizon qui fuit. Il n'y a pas de lien, entre le rêve et la veille. Seuls quelques humains, savent passer d‘un monde à l‘autre. Le vieux le savait, depuis longtemps. Le jeune le savait aussi. Mais il voulait comprendre...

- Pourquoi tu regardes la mer?

- Je ne sais pas...

- Tu regardes au loin... qu'est-ce qu'il y a, là bas?

- Rien...

- Rien... allons, il y a bien quelque chose.

- Non. Il y a la mer, partout, à perte de vue, où que tu regardes, aussi loin que tu puisses voir, et plus loin encore, il n'y a toujours que la mer. Tu ferais le tour de la terre, sans jamais voir autre chose que la mer. Alors, tu finis par ne plus la voir. Mais elle est toujours là, sous le même ciel gris, comme dans un rêve.

- Et alors...

- Alors, rien.

- Rien... et pourtant...

- Il n'y a pas toujours quelque chose. Au bout de nos rêves, il n'y a souvent que le rêve.

Mais le garçon n'y croyait pas. Il se disait, les vieux, ils ne veulent rien nous dire. On ne sait pas pourquoi. Peut-être qu'ils ont peur. Mais de quoi? Ou alors, ils ne savent pas. Mais il y a forcément quelque chose, sinon, pourquoi il y aurait la mer? Et puis, si elle ne cache rien... Alors, il osa:

- La mer... je n'y vois que de l'eau, froide et salée.

- C'est peut-être que tu n'y cherches pas autre chose.

- Que veux-tu que j'y cherche?

- Des souvenirs qui ne sont encore que des rêves...

- Des souvenirs... des rêves...

Pour le garçon, il y avait plus de rêves que de souvenirs, tandis que, pour le vieux, c'était plutôt le contraire. Mais il devait bien savoir quelque chose, à propos de ces choses qu'on ne nomme pas, peut-être, parce qu'on ne sait pas les nommer. Alors, le garçon essaya, encore une fois.

- Pourquoi tu restes ici, loin des autres, loin de tout?

- Loin de tout, loin des autres... Quand je suis près des autres, je sens la joie, le bonheur, la paix, mais aussi, la peur, le chagrin, la tristesse...

- Alors, c’est égal... tu sens toutes choses?

- Je les sens toutes. Mais ca n'est pas égal. Quand je suis près d'eux, je sens plus de tristesse que de joie, plus de peur que de paix, plus de haine que d'amour. Tandis qu'ici, loin de tout, je ne sens plus rien, et je peux choisir mes rêves.


Les garçons...

Au milieu de la journée, le vieux berçait ses souvenirs, sur le balcon, en tirant sur sa pipe morte, et le jeune triait ses précieux cailloux, devant lui. Un moment ordinaire, dans cet univers, où le temps s'est arrêté. Soudain, comme si un oiseau était passé trop près de lui, le garçon leva la tête, et se tourna vers le vieux.

- Pourquoi tu vis seul?

- Je ne sais pas...

- Tu n'a pas de femme... pas d'enfants...

- Non... rien de tout ca.

- Est-ce que tous les hommes ne se marient pas?

- Pas tous, et puis, souvent, après un moment, même ceux qui l'ont été... ne le sont plus.

- Quand même...

Il y eut un long moment de silence, de pipe morte, et de cailloux, rejetées à la mer, avant que le vieux ajoute:

- Je sais... ca n’est pas une raison.

- Alors... tu n'aimes pas les femmes?

- C'est à dire... je préfère les garçons.

Puis, un autre long moment, pendant lequel le garçon regardait devant lui, sans vraiment regarder. Un temps, où il laissa les idées s'aligner, dans sa tête, avant d'oser:

- Tu préfères les garçons. Mais tu vis seul...

- Je vis seul. Mais ca n'a rien à voir. J'aime les garçons, je les ai toujours aimé, même quand j'étais encore trop jeune, pour le comprendre, pour le savoir, pour m'en douter. J'en ai aimé plusieurs, dans mes rêves, dans ma tête, dans mon coeur, et même quelques uns, qui marchaient parfois, devant moi, ou qui vivaient, près de moi, des garçons que j'aurais pu toucher du doigt. Mais je n’osais pas.

En disant ca, le vieux posa la main, sur la tête du garçon. Le garçon tourna les yeux vers lui, sans bouger la tête. Le vieux retira sa main aussitôt, gêné, embarrassé. Et le garçon continua:

- Moi aussi, il me semble que j'aime les garçons...

- Toi? Tu es bien jeune, pour t'inquiéter d'aimer les filles ou les garçons. Tu as bien le temps...

- Je ne crois pas. Pour s'inquiéter des filles, on a peut-être le temps. Mais, pour les garçons...

- C'est vrai. À mon âge, on a tout le temps, même s‘il n’en reste plus. Mais, quand on est encore jeune, le temps passe si vite. J'ai eu ton âge, il y a bien longtemps. J'ai connu tes inquiétudes. Je m'en rappelle encore...

- Alors, tu as connu un garçon?

- J'ai connu un garçon. Il habitait une petite maison, sur la plage. La première fois, je l'avais aperçu, au milieu d'un groupe d’enfants. Mais il était différent: beau, quand les autres n'étaient que jolis, grand, quand les autres étaient encore petits. On sentait le jeune homme se dessiner, sous sa peau d'enfant, en étirant ses os, en gonflant ses muscles, et surtout, en donnant une tristesse, une mélancolie, à sa jeunesse. Tout ca, je le sentais, sans vraiment le voir. Ce sont des choses qui se passent d'abord dans le coeur, et qui parfois, paraissent aussi, dans le regard. Les enfants ne savent pas cacher ces choses là. Et puis, son visage... il avait le sourire d'un enfant, et le regard d'un vieillard. Alors, je m'y perdais, rien qu'à le regarder. Était-ce encore un enfant, dans le corps d'un adolescent? Ou déjà un homme, sous le masque usé de l'enfance? Quel mystère! Cet enfant, j'aurais pu l'aimer, c'était facile. Il me semble que je l'aimais déjà, au premier regard. Mais je ne le savais pas. J'étais encore si jeune... l'amour, l'amitié, la tendresse... ces choses là ne me touchaient pas. Mon bonheur se limitait au plaisir. Alors, ce garçon, c'était comme une image. Je le voyais passer, je le regardais, je lui trouvais une beauté... mystérieuse. Quelque chose en lui, m'attirait, comme un secret, caché dans son âme. Mais, avec le temps, les heures, les saisons, il est parti, il a quitté le village. Je ne l'ai plus revu. Plus tard, j'ai su qu'il était mort. Une maladie d'enfant, nous étions si jeunes. Mais, quand je l'ai su, j'étais déjà un vieil homme. J'avais rencontré sa soeur, par hasard, lors d'une soirée, où je ne devais pas me rendre. Tu sais, le destin, c'est quelque chose qui te poursuit, qui t'attend, et qui te rejoint, peu importe le chemin que tu choisis. Sa soeur m'a raconté les confidences que son frère lui avait faites, quelques jours avant de mourir. Il m'avait toujours aimé. Mais il n'avait jamais osé me le dire. J'étais trop distant. Peut-être même que je le fuyais. Et pourtant, je l'ai cherché toute ma vie, sans le savoir, à travers ces autres garçons, que je n'aimais pas vraiment, et qui ne m'aimaient pas du tout. Après, j'ai continué de l'attendre, de l'espérer...

- C'est sans doute pour ca que tu regardes la mer, vers cet endroit qui n'existe pas...

- Ici, je peux attendre, ce qui ne viendra plus jamais.


La vie

- Alors, c'est ca, ma vie... le rêve et les garçons.

- Ta vie ne sera pas que les garçons. Il y aura bien autres choses. Les garçons, ca te restera, comme un souvenir. Mais, un souvenir de quoi? Et puis, les garçons, tu les connaîtras surtout dans tes rêves.

- Dans mes rêves... et c'est tout?

- C'est bien assez. Ceux que tu connaîtras ailleurs, ca ne vaudra jamais ceux que tu connaîtras dans tes rêves. De toute façon, ta vie ne sera peut-être qu'un rêve...

- Un rêve... et alors, je serai heureux ou malheureux?

- Ça, je ne sais pas. Même à mon âge, on ne le sait pas encore. Il faut attendre au dernier moment, pour le dire avec certitude. Et alors, si tu as le temps, si tu y penses encore, tu regardes derrière toi, tu cherches la trace de tes pas, dans le sable. Et si, comme moi, tu as marché toute ta vie, sur les galets, ou sur la mer, si tu n’as vécu que dans le rêve, alors, tu ne retrouves plus rien. Peut-être qu'il te reste encore quelques cailloux, cachés, tout au fond de ta poche, ou un coquillage vide. C'est bien peu de choses, pour raconter une vie, pour dire si elle fut bonne ou mauvaise. Et puis, je ne sais pas si la vie contient autres choses que des coquillages vides, ou de jolis cailloux, tous faux, et pourtant, si jolis. Avec le temps, on ne les remarque plus. Ce qui fut peut-être réel, n'est plus désormais qu'un souvenir, et bientôt, à peine le souvenir d'un rêve.

- Et les amis... et l'amour?

- Les amis, ils viennent et ils vont, avec les marées, et l'amour, peut-être que ca n'existe que dans ces rêves, où on trouve des pierres précieuses, parmi les cailloux de la plage. Mais au matin, après le rêve, quand on ouvre les yeux, ce ne sont toujours que des cailloux. Il y a parfois, quelques huitres fraiches, encore pleines de mystères. Mais trop souvent, tu ne trouves que leurs coquillages vides. D'autres les ont trouvées avant toi. Ils les ont ouvert, vidées de leurs vies, et rejetées derrière eux. Celles là, elles sont mortes, vides, et sans aucun souvenir.

- Tout ca me semble bien triste...

- Peut-être. Mais calme et paisible, comme un rêve, devant la mer, le soir, après la marée, quand on ne sait plus si elle monte, ou si elle descend. Et puis, quelle importance, quand on rêve, on ne s'étonne plus de rien. Tout change, sans cesse, autour de nous. Tout change, sauf notre façon de voir les choses. C'est parfois ce qui les rend monotones.

- Mais tu regardes toujours la mer. Est-ce que ca n'est pas monotone?

- À mon âge, la monotonie, c'est aussi ce qui ajoute une longueur, à la vie.


La mort

- Ca fait longtemps que tu es vieux?

- Longtemps, très longtemps, parfois, je ne me rappelle plus d‘avoir été jeune.

- Moi je ne veux pas vieillir.

Le vieux le regarda un moment, puis il retourna à la mer, en se disant:

- Tu vieilliras bien, comme tout le monde.

- Non. Je ne veux pas.

- Allons. Comme si nous avions le choix...

Le jeune bouda un moment, en remuant les cailloux à ses pieds. Puis il continua:

- Comment ca se passe?

- Ca vient, sans avertir. Ca nous prend par surprise.

- Allons, tu te vois vieillir. Un jour, tu as trente ans, quarante, cinquante... Tu te doutes bien de ce qui vient.

- Non, tu n'y penses pas. C'est comme la pluie. Tu sais bien qu'elle vient. Parfois, tu regardes le ciel, tu essaies d'y lire les nuages. Mais la pluie ne passe pas toujours en coups de vent, comme un orage. Alors, tu n'y penses plus. Et puis, on sonne à la porte, tu reçois une lettre, une invitation, tu pars en voyage, tu t'occupes, comme pour oublier le temps qui vient. Et justement, ce temps, tu l'oublies. Mais il vient quand même. Un jour, tu entends un bruit, un volet qui claque au vent, une fenêtre restée ouverte, et tu te fais prendre par cette pluie que tu n'attendais plus. Moi, je l'avais oubliée, et je pensais qu'elle ne viendrait plus. Et puis, un matin, je me suis éveillé, avec cette fatigue qui ne me quitte plus, et j'ai compris que je suis vieux. Et quand je repense à ma jeunesse, je me demande parfois, si je l'ai vécue, ou si ca n'était qu'un rêve.

- Un rêve... et la mort... ca te fais peur?

- Au début, peut-être. Mais aussitôt que tu comprends qu'il n'y a pas d'autres issues, tu finis par l'accepter, par l'attendre, et peut-être même, par la désirer.

- La désirer...

- À quoi sert de vivre, quand on a compris qu'on va mourir, et qu’il ne reste plus rien, ni personne à aimer...

- Et tu crois qu'il y a quelque chose, au delà de la vie?

- Ca... je ne sais pas.

- Allons, il y a bien quelque chose...

- Au bout de nos rêves, il n'y a souvent que le rêve, et pourtant, nous passons notre vie à rêver. Alors, au bout de la vie, il n'y a peut-être encore que le rêve, un long rêve qui ne fini plus...


Les matins

Le soleil était levé. Il ne chauffait pas. Mais ses rayons perçaient les nuages gris de l'automne, et ils laissaient, sur la peau, cette agréable brulure des petits matins des bords de mer, et allumaient, un peu partout, sur la plage nue, des trésors de fausses pierres, venues avec la dernière marée.

Les pécheurs étaient déjà rentrés. La plage était vide. Au sud, une voiture s'éloignait lentement, tirée par un vieux cheval fatigué, la tête basse, les yeux fermés, ses gros sabots s'enfonçaient entre les galets. Un homme marchait à ses côtés, ramassant les algues et le varech.

Derrière lui, deux enfants se poursuivaient en riant, en criant, et parfois, le plus grand embrassait le plus petit, rapidement, comme un mauvais coup, puis il repartait en courant, pendant que l'autre le regardait, étonné. L'étrange équipage s'éloignait. Il n'en finissait plus de disparaitre, à l'horizon, et de se fondre, avec ses souvenirs.

À l’autre bout de la plage, sous le grand quai, appuyés sur une barque échouée, deux garçons regardaient l'horizon, en échangeant des sourires gênés. Deux étudiants qui séchaient leurs cours, pour se rapprocher de la mer, respirer son air humide et salé, prendre de la distance, avec les heures, et se rapprocher de leurs rêves. Le plus jeune ramassa des cailloux, les observa un moment, en les roulant entre ses doigts, puis les lança, le plus loin possible, entre deux vagues. Le plus vieux le regarda avec amusement.

- Tu ramasses encore les cailloux?

- Pas vraiment...

Il y eut un échange de sourires, le plus vieux ouvrit son manteau, l'autre s'y réfugia, et les jeunes amants restèrent ainsi, sans bouger, pendant un long moment.

Un peu plus tard, un enfant passa devant eux, en chantant doucement, cet air de Rinaldo:

- Lascia ch'io pianga...

Les garçons se regardèrent, étonnés. Le plus jeune n'osa pas pleurer. Le plus vieux n'osa pas l'embrasser. Mais il répéta doucement:

- ...e que sospiri, la liberta.

Et l'autre ajouta:

- Est-ce que ca n'est pas un signe?

- Quoi...

- Cet enfant qui passe, en chantant...

- Au moment où j'allais t'embrasser...

- C'est peut-être ce qui m'a ému...

Le plus vieux se pencha sur lui, et l'embrassa sur la joue. Le plus jeune leva les yeux vers lui.

- Et ce baiser...

- Ne craint rien, il y en aura d'autres...

Il y en eut d'autres, pendant que le soleil finissait de traverser le ciel, derrières ces gros nuages gris, et pourtant si jolis... quand un garçon vous embrasse...

Beaucoup plus tard, les garçons remontèrent sur le quai, en se tenant les mains. La journée achevait, il faisait déjà sombre, quelques touristes trainaient encore sur le quai. Les mains se laissèrent. Mais les coeurs soufflaient encore.

Que de soupirs, et de doux tourments. Ah, ces blessures que l'amour inflige, si doucement. Il y a un âge, pour les ressentir, et un autre, pour s'en souvenir. Deux âges qui ne se rencontrent pas, comme ces horizons qui fuient...


Les après-midi

Au delà du rocher, accrochée à une bouée, tout au bout de sa longe, la barque roulait doucement, entre les vagues longues, comme un cheval sauvage, entre deux collines. L'air était frais, le soleil piquait un peu. C'était un agréable après-midi de fin d'été.

Ailleurs, c'eut été en automne. Mais les enfants du nord ne sentent pas le froid. Ils ont la peau blanche et rose, et quand les touristes referment leurs vestes de laine, ceux de la mer se jettent nus, dans ses eaux froides, et en ressortent presque bleus. Mais ça les fait rire, et crier de joie. Car ils préfèrent ces petites fraicheurs, aux chaleurs humides du continent.

Tout au fond de la barque, deux enfants, presque nus, s'étaient allongés, encore dégoulinants. Ils laissaient le vent frais, sécher les perles salées, sur leurs corps blancs. Les garçons se regardaient, sans parler.

Depuis un moment, les rires avaient cédé aux sourires, les cris joyeux, aux chuchotements. L'air salin fraichissait, se cristallisait. Il devenait plus sérieux, presque mystérieux. L'un des garçons roula doucement sur l'autre, puis il tira une toile, sur leur tendresse.

Quelques fous tournaient au dessus d'eux. Ils voyaient la barque, où les garçons dormaient. Mais ils ne savaient rien de leurs rêveries.

Depuis la plage, on ne voyait plus le rocher, caché par la brume, ni la barque qui se berçait derrière lui. Quant aux garçons, ils avaient oublié tout le reste. Pour eux, il n'y avait plus de temps. L'après-midi pouvait bien s'étirer jusqu'à la nuit, et même au delà, sans jamais rencontrer le matin...

Au soir, à la nuit, la Lune veillait déjà, depuis un moment, les garçons s'étaient rapprochés du rivage, ils tirèrent leur barque sur les galets mouillés, la vieille barque dormirait bien quelques heures sur la plage, les fesses arrosées par la marée montante, en attendant qu'un pêcheur la repousse à la mer.

Les garçons s'éloignèrent, et marchèrent un moment, sur la grève. Ils s'arrêtèrent devant un chalet, dont les fenêtres venaient de s'éteindre. L'un des garçons regarda l'autre, tristement:

- Il faut que je rentre. Je vais encore me faire attraper.

L'autre s'approcha de lui, l'embrassa sur la joue, et s'éloigna dans la nuit.

Longtemps après, la plage était vide, la mer montait, en roulant, des fous tournaient encore dans le ciel noir, des nuages chargés de rêves, se dissipaient lentement. Les rêves ne vivent pas longtemps, quand les rêveurs sont partis.

Qu'il est mystérieux, ce temps des secrets, quand on pense être seul, à le posséder. Cette rareté lui donne encore plus de valeur que les jolis cailloux, polis par la mer, et les tristes coquillages abandonnés. Les secrets de l'enfance conservent parfois leur valeur, quand on les ramasse, entre deux marées, et qu'on les conserve dans son coeur. Le vieux avait de ces secrets, usés, poussiéreux, mais encore si jolis, qu'on appelle aussi des souvenirs...


Les soirées

Le matin, le midi, l'après-midi, le soir, on le sait, d'après la position du soleil, sa lumière, sa chaleur. D'un seul coup d'oeil, on peut lire son heure, et estimer le temps qu'il reste, avant que vienne la nuit, cette nuit mystérieuse, où le temps semble enfin s'arrêter. Car aussi longtemps que veille la Lune, elle peut bien traverser son ciel noir, même cachée, derrière ses gros nuages, aussi longtemps que dure la nuit, le temps ne compte plus. Rien ne dit quand viendra le matin. Peut-être même qu'il ne viendra pas. Et puis, on n'y pense pas, aussi longtemps que dure la nuit, et ses amours.

Une nuit sans lune, ou de lune cachée, dans un ciel noir, paré de ses nuages gris. La seule lumière semblait venir de la mer, verte, bleue ou grise. Elle n'éclairait que la mer, ses vagues sifflantes, et quelques galets mouillés. Le reste n'avait plus d'importance. Tout le reste s'était endormi. Les garçons avaient attendu ce moment, en marchant lentement, sur la plage déserte.

Ils se tenaient dans l'ombre, nus comme les algues, enlacés au varech. De longues flaques d'eau s'échappaient entre les vagues, et venaient leur mouiller les pieds. Ils frissonnaient, et se réchauffaient, en se resserrant, l'un contre l'autre. Ils ne disaient rien. Leur tendresse avait dépassé les mots et les phrases. Leurs paroles n'étaient plus que baisers, et leurs gestes, de longues caresses, comme ce petit vent tiède, qui vient parfois, entre deux fraicheurs, sur leurs silhouettes imprécises. On ne voyait que le reflet bleuté de la lune cachée, sur leur peau blanche. Dans le noir de la nuit, les garçons avaient presque disparus. Il n'y avait plus que deux enfants qui s'aimaient, et qui se bécotaient, comme de jeunes fous de Bassan.

La mer transforme tout. Elle use les cailloux et les éclats de verres, elle en fait des pierres précieuses, qui n'ont de valeur que pour les enfants. On les voir briller, un moment, après la marée. Et parfois, on les ramasse, distraitement, on les regarde, on les admire peut-être, on les roule un moment, entre ses doigts. Puis on les abandonne, derrière soi, au milieu des galets.


Les nuits

Plus tard, beaucoup plus tard, pas seulement des jours, des semaines ou des mois, mais des années plus tard...

La mer avait-elle changée? Cette mer éternelle, toujours agitée, par d'impossibles rêves. Elle vagit tout le jour, et toute la nuit. Ses vagues n'ont pas de repos. Elles se gonflent, s'élèvent vers le ciel, en hurlant, et déferlent les unes sur les autres. Des embruns s'en échappent, comme des poissons volants, et s'en vont, dans le ciel noir, avec les mouettes et les fous de Bassan...

Des années plus tard, la mer était toujours la même. Il y avait encore cette plage, isolée du reste du monde, par une longue plaine de brume blanche. Il y avait ce vieillard, assit sur le balcon de sa cabane. Il regardait au loin, vers cet horizon qui fuit. Mais il n'y avait plus de garçon, sauf peut-être, dans la mémoire du vieillard. Un petit garçon, pale et brumeux, comme le souvenir d'un rêve. Car, pendant tout ce temps, le garçon s'était transformé... en vieillard.

Alors, le vieux regardait la mer. Il était seul. Sa chaise ne bougeait plus, sa pipe était morte, et même la mer s'était arrêté, au creux d'une vague. Le vieux avait égaré le souvenir du garçon, parmi les cailloux de la plage, et les coquillages vides. Avec le temps, l'image du garçon avait disparu de sa mémoire. À la fin, même l'idée du garçon n'existait plus. Il ne lui resta plus que sa vieille solitude, et sa mémoire vide. Un moment plus tard, la mer avait disparu, puis la plage, avec ses cailloux et ses coquillages, et la cabane... Pendant un moment, le vieux se retrouva seul, dans le néant. Puis, il disparut à son tour. Certains rêves ne durent pas. Ils s'effacent lentement, au matin, au soir. Les autres, on ne sait pas.


La folie

Quel est donc ce rêve étrange que nous faisons tous, sans vraiment y croire, et que nous tenons quand même pour vrai, parce que nous le faisons ensemble, et au même moment? Et pourquoi les rêves de la nuit seraient-ils moins vrais que ceux de la journée? Sommes-nous moins vivants, dans le sommeil? Nous y pensons, et nous y soufrons tout autant que dans la veille.

Mais je suis peut-être le seul à rêver, à inventer ce monde qui me semble pourtant si réel, à créer ces gens qui m'entourent, à les imaginer, à leur supposer des vies, des sentiments et des émotions. Je suis peut-être le dieu créateur de ce monde étrange que tous tiennent pour ma seule folie. Et si Dieu était fou, lui aussi, et si nous étions les personnages imaginaires de son délire. Mais je pense, donc je suis, tout autant que lui. Et mes rêves sont vrais, tout autant que les siens.

Ce sont ces questions sans réponse, ces questions qu'on ne sait plus formuler, qui me convainquent de ma folie. Je ne comprends pas ce monde dans lequel je vis. Voilà ma folie. Mais vous tous qui me croyez fou, êtes-vous plus sages pour autant? Peut-être, dans votre sagesse, avez-vous simplement renoncé à questionner votre ignorance. Et puis, qui sait, où se trouve la véritable sagesse? Quelque part, entre ce que nous croyons savoir, et ce que nous savons ignorer? Science et ignorance, deux infinis qui ne se rencontrent jamais, vers cet horizon qui fuit, devant nous.




Le Livre



La fuite

Depuis quelque temps, j’avais l’âme fatiguée, un malaise qui se transformait lentement en épuisement physique et intellectuel, et qui s’étendait à l’ensemble de mes activités. Je ne travaillais plus, je n’avais plus d’inspiration. Je ne lisais plus, je ne mangeais presque plus. Je dormais mal. Je restais éveillé très tard dans la nuit, sans rien faire de plus que pendant la journée. Aux premières lueurs du matin, je me couchais sans conviction, et sans doutes, je finissais par m’endormir, car je ne m’éveillais plus qu’au milieu de l’après midi suivant, pour recommencer la même routine.

J’avais parfois l’impression d’être entré dans une boucle temporelle et d’y être resté prisonnier. Afin de vérifier les limites de ma prison, je décidai un jour de m’en évader. Je louai une voiture pour quelques jours, et en sortant du garage je roulai droit devant moi, sans jamais essayer de reconnaître le paysage. Je ne prenais que les routes secondaires, espérant qu’elles me mèneraient à des endroits dont j’ignorais encore l’existence. Déjà perdu dans ma tête, j’essayais de me perdre davantage dans le reste du paysage.

Après un moment, je fus seul sur la route. J’avais traversé une épaisse forêt, je roulais dans une campagne inconnue, au milieu de champs immenses. Les seuls habitants de la région avaient installé leurs maisons à la bordure de l’horizon. J’arrivai bientôt dans un petit village, pour ce que j’en voyais, une rue principale, bordée de ses habituels commerces. Et sans trop y penser, j’arrêtai ma voiture devant le plus gros édifice. C’était un vieil hôtel avec une longue galerie, et quelques chaises abandonnées. Un chat gris s’était endormi sur le rebord d’une fenêtre. Quand il me vit, il sauta de son perchoir. En deux bonds il était dans la rue. Au troisième il avait disparu.


L’hôtel

En entrant dans l’hôtel, j’eu d’abord l’impression que ma fuite était terminé, que je n’étais plus perdu, qu’en retrouvant le confort approximatif de la civilisation, j’avais en même temps retrouvé sa sécurité, son implacable logique et son impertinente façon d’excuser ses erreurs et son ignorance par une tradition, ou une nouvelle mode. Et pourtant, sauf dans les temples religieux, il n’est pas d’endroit où la tradition subsiste avec autant d’acharnement quand dans les hôtels. Qu’on soit à Montréal, à Toronto, à New York, et même à Singapore, on est assuré d’y retrouver les mêmes chambres, les mêmes lits, les mêmes cadres monotones et monochromes, et très souvent accrochés dans le même ordre. Peu importe la religion, le temple préserve ses instruments de cultes, et les fidèles y suivent les mêmes rituels.

Devant moi, un minuscule comptoir, une porte qui s’ouvre sur le bureau, ou la chambre du commis, du logeur ou du concierge, seuls les noms sont changés, afin de préserver l’impersonnalité des lieux. D’un côté, j’apercevais la salle à dîner, des tables, des chaises, des buffets, enfin, une salle à dîner. De l’autre, le long escalier qui mène aux chambres. Et sur le comptoir, l’incontournable registre des inscriptions et la traditionnelle clochette de service, la seule qui soit toujours à son poste.

J’appuyai doucement sur la clochette. Un terrible bruit ébranla le silence de cet étrange monastère. Le commis apparu dans la porte de son bureau. Il me fit les salutations habituelles. Puis, avec la meilleure impertinence, il me demanda ce qu’il pouvait faire pour moi. Enfin, puisqu’il ne vendait ni voitures, ni maisons, ni habits de soirées, je lui louai une chambre pour la semaine, au deuxième étage, face à la rue car, paraît-il, derrière l’hôtel, il n’y avait rien à voir que des champs et des arbres, trop petits et pas assez nombreux pour qu’on en parle comme d’une forêt. Une fois le registre complété, le commis me remit une clé. Je montai m’installer dans ma chambre.

Ce ne fut pas très long, je n’avais presque rien apporté. Une petite valise, des vêtements pour la semaine, des accessoires de toilette. Dans mon empressement à quitter la ville, j’avais oublié d’emporter un livre. J’avais même oublié ma bouteille de whisky. Décidément, j’avais vraiment besoin de vacances.

Contrairement à mon habitude, sans doute à cause du dépaysement que j’avais réussi à m’offrir, et aussi parce qu’il ne me restait plus rien d’intéressant à faire dans ma chambre, je m’étendis sur le lit, même au milieu de l’après-midi. Je pensais faire une petite sieste avant l’heure du souper. Mais je m’éveillai plutôt le lendemain matin, avec les premiers rayons du soleil. À la campagne, le soleil se lève beaucoup plus tôt qu’à la ville. Et puis, j’avais oublié de fermer les rideaux.


Premier matin

La veille, l’hôtel m’avait paru vide. Aussi, je m’attendais à trouver une salle à dîner déserte. Mais en entrant dans la salle, j’aperçu une famille près des fenêtres. On aurait dit un homme d’affaire, en vacances, avec sa famille, enfin, sa femme et leur fils.

Le père portait un habit trois pièces, très foncé, et probablement une montre, au bout d’une giletière en or. Cheveux cours, et quelques peu grisonnants, sur les côtés, je lui aurais ajouté une fine moustache, avec de petites lunettes en or, sur le bout du nez, pour lire son journal des cours de la bourse, qui devait bien être plié en quatre, près de sa tasse à café. Il me sembla plus disposé à retourner à son bureau de Wall Street, qu’à fainéanter toute la journée avec sa famille. J’imagine que ca femme l’avait emmené de force, loin de sa douce ville, pour quelques jours de vacances, drôle de vacances, ou peut-être allaient-ils reconduire leurs fils dans un chic collège de la campagne. Car les gens biens sont souvent ainsi. Ils nous forcent à vivre et à travailler en ville. Mais, pour eux-mêmes, ils préfèrent habiter leurs maisons de la campagne, et envoyer leurs fils dans des collèges privés, que d’anciennes traditions continuent de cacher au milieu de la forêt.

Sa femme était plutôt habillée pour aller visiter les magasins de la Cinquième Avenue. Robe simple, mais élégante, chapeau à large bord, petite voilette remontée, et souliers à talons. L’ensemble était de la même couleur, une jolie teinte qu’on dit de pèche, mais qu’on retrouve plus souvent sur des vêtements de confection que sur les fruits du même nom.

Quant au fils de bonne famille, celui qui deviendrait probablement avocat, il me sembla porter l’habituel uniforme des collégiens. Et bien sur, pendant que ses parents discutaient, il lisait un petit livre.

Sans m’en apercevoir, je les regardais déjà depuis un moment, et sans doute avec plus d’insistance que la politesse le permet. Quand la mère remarqua ma présence, elle me fit un joli sourire, puis elle rappela à son garçon qu’il n’est pas poli de lire à la table. C’est ainsi, quand on se fait prendre par surprise, on trouve quelque chose à reprocher à son fils.

J’allai m’installer à une table près des fenêtres, mais à une distance civile de mes uniques voisins. Et pour éviter d’avoir à les regarder, et à leur faire des sourires niais, je passai mon regard indiscret par les fenêtres. En attendant mon premier café, je commençai à visiter le village depuis ma table.

Je fus d’abord surpris par la quantité de commerces qu’on avait installés sur une même rue: barbier, médecin, pharmacie, avocat, notaire, comptable... sans compter plusieurs lingeries, une mercerie et un magasin général. En face de l’hôtel, il y avait une librairie. Quelle coïncidence! Je décidai de commencer ma semaine, en visitant ce commerce. Sans doute, je pourrais y trouver un petit livre, pour mieux occuper mes temps libres, et je ne doutai pas qu’à deux ou trois commerces de là, je pourrais aussi trouver une bouteille de whisky.

Après le déjeuner je sorti sur la galerie de l’hôtel. Elle me sembla faire le tour de l’édifice. Après quelques pas, j’arrivai sur un élargissement où on avait installé des chaises en bois. Au cours de leurs longues carrières, elles devaient bien avoir reçu une trentaine de couches de peinture. La dernière était d’un brun étrange, qui me rappela l’habituel résultat qu’on obtient en mélangeant plusieurs restes de peintures.

Quand j’eu terminé mon analyse artistique, j’aperçu le garçon de la salle à dîner. Il avait abandonné ses parents, ou bien, ses parents l’avaient abandonné, et il lisait son petit livre, sur une des chaises brunes de la galerie de l’hôtel. Sa chaise bloquait ma promenade. Je m’arrêtai près de lui. Il leva la tête, me regarda. En guise de salutation, je lui demandai ce qu’il lisait, avec autant d’intérêt. Pour toute réponse, il me montra son livre: un index des lignes d’autobus et des métros de la ville, avec le nom des gares et les heures de départ. Je croyais qu’il lisait plutôt un roman d’amour, ou un livre d’aventure, peut-être même un recueil de poésie. En voyant ma déception, il m’expliqua que son livre contient aussi un horaire des chemins de fer. Il ajouta qu’il trouvait les trains très romantiques, et qu’il avait toujours rêvé de faire un long voyage en train.

Curieux jeune homme. Mais du coup, il me sembla plus intéressant que ses parents. Il lui restait encore quelques mystères qu’on ne pouvait pas deviner, en lisant son visage ou ses habits. Quelque chose vivait encore dans sa tête, un rêve, une idée qui n’était pas le résultat d’une mode, d’une tradition, ou d’une obligation sociale ou familiale. À première vue, son index des chemins de fer ne semblait pas beaucoup plus romantique que les cours de la bourse que son père lisait à la table. Mais ce qu’il en faisait dans sa tête, c’était déjà plus que les bureaux de change de Wall Street. Certains ont besoin de lire des poèmes ou des romans, pour éprouver une émotion. Ce garçon rêvait, en lisant un index des chemins de fer. Diable...


La librairie

Après le déjeuner, je traversai la rue et j’entrai dans la librairie. C’était une vieille maison transformée en commerce. Je pense que tous les autres commerces du village avaient aussi été des maisons. Les commerçants devaient habiter leurs arrières boutiques, ou le deuxième étage.

En ouvrant la porte, j’entendis la traditionnelle clochette qui annonce l’arrivée d’un visiteur. Mais la clochette me sembla enrouée. Peut-être n’avait-elle pas chanté depuis bien longtemps. Et puis, il était encore si tôt, elle n’avait pas eu le temps de s’éclaircir la voix. De toute façon, la place était vide. La cloche avait chanté a capella, c’est à dire, pour les cancres du Latin, qu’elle avait chanté pour les chèvres.

La librairie ne pouvait pas être beaucoup plus grande à l’intérieur qu’elle ne le paraissait depuis la rue. Et pourtant, avec les nombreuses rangées d’étagères qui tapissaient le fond de la pièce, et les grandes tables sur lesquelles on avait installé des pyramides de livres, j’eu l’impression de me trouver dans un commerce du centre ville. À la différence bien sur, qu’il ne s’y trouvait aucun autre client que moi. En fait, je n’y voyais même pas le bout du nez d’un commis. C’est dire si le chant de la clochette avait servit à quelque chose: un vieux chantre amnésique, dans un temple abandonné.

Au moins, avec ces milliers de livres, j’avais confiance de m’en trouver quelques uns pour passer la semaine. Je fouillai un peu sur les tables, mais je n’y vis rien d’intéressant. Sans doutes, on avait laissé la place d’honneur aux livres qui se vendent le plus facilement: des recettes de cuisines que personne ne voudra jamais essayer, des trucs pour maigrir qui n’ont jamais fait maigrir personne, des récits de voyages qui n’ont jamais été faits, et quelques biographies de célébrités qui n’ont jamais existé, ou alors, de personnages qui ne furent jamais célèbres. Je cru que j’aurais plus de chance en visitant les rayons sur le mur du fond. Mais je n’y trouvai que des magazines et des guides de voyages, des classiques grecs et latins, des livres d’histoires, des essais politiques ou économiques, et même une thèse sur le développement des premières paroisses canadiennes, dont je reconnu à l‘instant le misérable auteur. Enfin, tout pour décourager un enfant d’apprendre à lire. Dommage que ca n’ait pas aussi découragé ces tristes auteurs d’apprendre à écrire.

Un peu fatigué de ne rien trouver à mon goût, et surtout, de ne pas trouver le commis qui aurait pu éclairer mon choix, je décidai de manifester ma présence en cette caverne morte.

- Il y a quelqu’un?

Après un moment, j’entendis le bruit d’un livre qu’on dépose sur une table, et celui d’une chaise qu’on tire pour se lever. Mais je n’étais pas certain qu’on m’ait entendu. Je répétai ma question.

- Il y a quelqu’un?

- Sans doutes,  fit une voix caverneuse, il y a au moins une personne qui parle...

- S’il y en avait aussi une qui réponde...

- Que puis-je faire pour vous?

- Je cherche un livre.

- Vous avez bien fait de venir ici.

- Mais je n’en trouve pas.

- C’est bien possible. Je suis en haut. Montez donc à l’étage. J’en ai quelques autres ici... pour les connaisseurs.

Pendant cet échange, j’étais retourné au centre de la pièce, et j’avais découvert l’escalier qui mène au deuxième. Il se terminait par une longue mezzanine, un grand balcon qui surplombait le premier étage. Encore plusieurs rayons d’étagères, et deux grandes tables devant, des fauteuils et de petites lampes vertes, comme dans les bibliothèques. Au bout de la table du fond, un vieil homme tout blanc, avec de petites lunettes en or sur le nez. On aurait dit un vieux moine défroqué, ou le Père Noel, en habit de ville. En fait, il me rappela Anatole France. Devant lui, un énorme livre, probablement très vieux, sans doute de sa collection personnelle. Quand il s’aperçut que je le regardais, il le referma aussitôt, mais lentement, comme par hasard, et il le poussa sous une pile d’autres livres.

- Alors, vous cherchez un livre?

- Quelque chose qui vaille la peine d’être lu.

- Je vois, vous aimez la lecture...

- Est-ce si étonnant, qu’un lecteur aime la lecture?

- Un lecteur, sans doute, mais ceux qui achètent des livres ne sont pas tous des lecteurs.

- Tient! Mais il me semble aussi que ceux qui les écrivent ne sont pas tous des écrivains.

Pendant un moment, je cru découvrir un sourire au milieu de sa longue barbe blanche. Le vieil homme enleva ses lunettes, les essuya avec un mouchoir qui me sembla avoir déjà beaucoup d’expérience en la matière, puis, presque satisfait de son travail, il les rajusta sur son nez. Ses petits yeux noirs se refermèrent sur moi, comme un aigle qui vient de trouver un lapin au milieu d’un champ, puis il répéta pensivement:

- Quelque chose qui vaille la peine d’être lu...

Enfin, il se leva, alla vers ses rayons d’étagères, fit quelques pas devant, puis se tourna vers moi, un peu triste.

- J’ai bien quelques livres ici, des choses que vous n’avez peut-être pas lu, mais je ne suis pas certain que vous les aimerez plus que les autres.

- Est-ce donc si difficile?

- Ca l’est, maintenant. Et puisque vous aimez les livres, vous devez bien l’avoir remarqué, même à la ville. Enfin, quand j’étais jeune, je ne dis pas, il y avait encore des livres. Vous même, si vous aimez la lecture, c’est parce que vous en avez déjà trouvé à votre goût. Mais depuis longtemps, l’écriture n’est plus le domaine exclusif des écrivains. Avec leurs nouvelles machines, et cet étrange désir de remplacer le travail des hommes, ce ne sont pas d’abord les travailleurs manuels qu’on a fait disparaître, mais les poètes. Vous venez de la ville, vous avez probablement remarqué qu’on ramasse encore les ordures à la main, mais on fait composer les poèmes par des ordinateurs. On fait chanter les lutteurs et les boxeurs, on préfère les violoneux aux violonistes, les barbouilleurs aux peintres, on demande aux illettrés d’écrire des livres. Bon, on les vend à ceux qui ne lisent pas. Mais on demande leurs avis à ceux qui ne pensent pas, ou à ceux qui ne savent rien, du moment qu’ils sont célèbres, il paraît que ca remplace l’instruction et l’éducation. C’est Hugo, il me semble, qui rapportait que dans l’Angleterre ancienne, la science de l’écriture était un des attributs de la noblesse: on était réputé savoir lire et écrire, même ne le sachant pas, puisqu'on le savait par décret. Enfin, on méprise les classiques qu’on accuse de parler une langue trop précieuse, ou d’exprimer des idées qui n’intéressent plus personne. On ne va plus aller à l’école pour apprendre, mais simplement pour constater qu’on sait déjà. On prétend que l’art véritable n’a plus besoin de technique. Alors s’il reste encore quelques lecteurs, il ne faut pas qu’ils fassent les difficiles. Les livres, tout comme les toiles, sont devenus des objets d’encan. Ceux qui les achètent n’ont d’autre but que de les revendre plus cher qu’ils les ont payés. Et ceux qui les font veulent avant tout faire plaisir à ces acheteurs. Désormais, les peintres, les écrivains, les chanteurs et les artistes en général, sont d’abord classés selon les revenus qu’ils génèrent, et non sur l’émotion qu’ils suscitent chez ceux qui de toute façon, n’ont plus les moyens d’acheter leurs oeuvres.

Après un moment, j’osai lui répondre.

- Je pense que j’aurais pu écrire la même chose.

- Oui, je le pense aussi, et peut-être l’avez-vous fait, sans même vous en en apercevoir...

- Vous m’étonnez.

- Vous êtes ici en vacances?

- En quelques sortes...

- Vous êtes venu ici pour écrire un livre!

- Pourquoi dites-vous ca?

- C’est que je m’y connais un peu. J’écris de petites choses, à l’occasion. Mais je préfère encore lire celles des autres. Il y a bien longtemps, j’imprimais des livres, dans mon atelier, derrière ces rayons. Puis je les reliais, et je les vendais, souvent, à des amis. Mais, ca fait si longtemps. J'ai vieilli, mes amis sont morts, ou simplement disparus, et désormais, mon atelier de reliure ne me sert plus qu’à réparer les vieux livres. Vous voyez ce livre? C’est le dernier de sa série. Et il n’est pas terminé. Si vraiment vous voulez lire un livre, alors il vous faudra l’écrire.

- Je le voudrais bien. Mais je n’ai plus d’idées. Je remplis des pages, j’écris n’importe quoi, puis j’en fais des boulettes que je lance dans le foyer.

- Je sais, les muses sont parfois difficiles à éveiller. Il faut les prier, les séduire, leur offrir des cadeaux, des sacrifices. Et ensuite, quand elles consentent à nous parler, on a fini par s‘endormir sur sa table d‘écriture.

- Vous croyez que je devrais leur brûler quelque chose? De l’encens? Un agneau? Ou leur sacrifier la première jeune fille vierge que je rencontrerai?

- Enfin, il est probable que vous retrouviez l’inspiration avant. Mais est-ce que vous n’avez rien trouvé ici?

- J’ai pris une chambre dans l’hôtel en face. Il est presque vide. Il y a aussi une petite famille, je ne pense pas qu’ils resteront bien longtemps. Ils sont venus avec leur fils. Il lit un index des chemins de fer. J’imagine qu’ils vont le reconduire au collège.

- Un index des chemins de fer? Enfin, c’est déjà quelques choses. Si vous ne trouvez pas de jeunes vierges à offrir aux muses, offrez leur un jeune innocent.

- Comment, on le mettant dans un train pour Tombouctou?

- Et pourquoi pas sur l’Orient Express?

- Pourquoi pas...

- Vous prenez un café?

- Pourquoi pas...

Le vieux libraire se leva et se dirigea vers un petit buffet, entre deux rayons d’étagères. Pendant son absence, je m’approchai de sa table, j’ouvris son livre, ses pages étaient blanches. Seules les premières pages contenaient du texte. Quand il revint avec les cafés, il jeta un oeil inquiet à son livre, sembla se douter de quelque chose. Puis le repoussa à nouveau sous une pile de journaux. Et tout en servant le café, il me suggéra d’aller me promener dans le village, de parler avec les gens...

Enfin, la conversation tombait un peu. Nous n'avions plus rien à dire. Il me sembla alors que j'avais le choix de laisser tiédir le café dans la tasse, en me prenant un air idiot, ou de vider le reste d'un trait, et de prendre congé de mon hôte. Et puis, il me restait encore à trouver une bouteille de whisky.


Le village fantôme

Je passai la journée à visiter le village, en marchant, lentement, d’un commerce à l’autre. En sortant de l’hôtel, je vis un salon de barbier, où il ne vient plus personne. Le barbier était quand même à son poste, sur son unique chaise, occupé à lire un journal... avec les nouvelles de la ville.  Plus loin, il y avait le cabinet du médecin, sans aucun malade. Le médecin semblait travailler sur sa galerie. Il nettoyait ses fenêtres d’hiver. Je passai devant l’église, sans aucun fidèle, et devant le presbytère. Le curé taillait les branches d’un vieux chêne. Quelques écureuils les ramassaient, et les emportaient ailleurs. Je vis aussi une école... fermée, qu’on avait transformée en une espèce d’entrepôt... inutile, et qu’on avait aussi abandonnée. Plus loin, il y avait le magasin général, sans aucun client. J’y trouvai quand même un petit couteau suisse, comme celui que mon père y avait trouvé, des années plus tôt, et sans doute, acheté du même commis. Je passai devant le bureau du notaire, et celui de l’avocat. Là encore, sans clientèle apparente. Je supposai que les deux commis étaient quand même à leur poste, derrière leur bureau, occupés à déplacer quelques papiers importants. Enfin, j’arrivai devant l’hôtel de ville, le poste des pompiers, et celui de policiers... Je ne fus pas étonné de n’y trouver personne. Aucune activité apparente, pas plus chez les pompiers, que chez les policiers, et encore moins, dans le bureau du maire.

À la gare, je retrouvai le garçon sur un banc. Le train était parti, la gare était vide, même le vendeur de billet avait fermé son guichet. Je pris place, à coté du garçon. Je lui demandai s’il à vu partir le train. Mais c’était un express, il ne s’arrêtait pas à cette gare. Il avait passé, lentement, sans s‘arrêter. C’était bien indiqué dans son livre. Mais il n’avait pas lu cette page. Mais le lendemain matin, le train devait s’arrêter à la gare.

Au souper, je dînai à l’hôtel, la salle était vide. Le serveur ne travaillait pas beaucoup. Il avait même le temps de louer les chambres. Mais il vint si peu de monde, autant pour les chambres que pour les repas.

Je retournai à ma chambre, je m’assis un moment à ma table. Mais je sentais bien que l’inspiration ne venait pas. Par la fenêtre, je vis la lumière de la librairie. Le vieux libraire veillait encore, en lisant son livre blanc. Alors je décidai de me coucher.

Pendant la nuit, je fis un rêve étrange. J'étais couché, dans un hôtel vide. Je me lève, je regarde dehors, la rue était vide. Je descends dans la rue, personne. Les portes des commerces sont ouvertes et battent au vent. Des fenêtres sont cassées. En dehors de la rue principale, il n’y a plus rien, sauf les fondations des maisons, tout le reste était brûlé, pourri, détruit. J'étais seul. Puis je vis passer un chat. Celui qui avait traversé la rue à mon arrivé. Le chat s’arrêta, ouvrit la bouche, je pensais qu’il allait miauler. Mais à la place de son miaulement, c’est une sonnerie que j’entends. J’ouvre les yeux, mon téléphone sonne. C’est le service réveil, on m’annonce qu’il est huit heure, et on me souhaite bon matin. Je n'avais pourtant pas demandé qu’on me réveille. Le commis s’excusa... c'était une erreur.


Le voyage

Au matin, après le déjeuner, le serveur me dit qu’on a laissé une lettre pour moi, un petit paquet. Ca vient du garçon. C’est son index des chemins de fers. Il me l’a laissé sans aucun autre mot. Quand je lui demande des nouvelles, il me dit que les touristes sont partis.

En fouillant au hasard dans l’index des trains, je décide de faire un petit voyage. Le lendemain matin, je me rends à la gare, on m’informe. Qu’il est venu un train, hier. Un garçon a acheté son billet, et est monté dans le train.

Je demande un billet, et je m’aperçois que je n’ai pas encore décidé de l’endroit ou j’aimerais aller. Le vendeur me propose, Paris, Vienne, Budapest, Belgrade, Sofia, Istanbul. Je pense qu’il plaisante, me proposer un voyage sur l’Orient Express, à partir d’un petit village du Québec. Mais pas du tout, vous n’avez qu’à vérifier votre index des chemins de fer. J’ouvre le livre, je vois que le train qui entre en gare à neuf heures, fera le trajet jusqu’à Istanbul et qu’il sera revenu à son point de départ avant la fin de la journée. Il y a un prix spécial pour les passagers qui ne débarquent pas du train. Je prends un billet. Quelques minutes plus tard, le train entre en gare. Je monte dans le train, il part presque aussitôt. Le train ne s’arrête plus. Les paysages sont magnifiques, mais bientôt, le soleil se couche, et on ne voit plus rien. Une voix nasillarde continue d’annoncer les villes et les villages qu’on traverse.

- Paris...

Je me colle à la fenêtre, je cherche la Tour Eiffel. Mais je ne vois rien. Tout est noir, sauf pour quelques petites lumières. Dommage, le train ne s’arrête pas. Je devrai me contenter de ce mince souvenir: j’ai traversé Paris en train, de nuit, et je n’ai rien vu.

Un peu plus tard, la même voix officielle remet ca:

- Vienne...

Dieu du Ciel! Il n’est pas possible que je passe près de Vienne, sans même y mettre les pieds. Encore une fois, je me précipite à la fenêtre. Mais la ville de Vienne est aussi sombre que celle de Paris.

 Je visite les wagons du train. Dans les cabines, les gens sont presque tous endormis. Appuyés les uns sur les autres.

Dans le wagon restaurant, un groupe de jeunes gens déguisées ont organisé un carnaval. Parmi les Polichinelles et Pierrot dans la lune, je reconnais le garçon de l’hôtel. Il soulève son masque, et vient me saluer. Il me fait une bise, remet son masque, me fait une énorme grimace, et retourne fêter avec les autres.

Dans le wagon salon, il n’y a que des vieux qui fument pipes et cigares, et qui lisent leur journaux. Dans un coin des toilettes, j’aperçois un couple d’amoureux. Sur le porche d’un wagon, deux garçons s’embrassent. Dans le wagon cargo, des hommes ont installé une table de poker. Je m’approche, j’ai toujours aimé le Poker. Un joueur me remarque. Un type à moustache, avec une visière sur les yeux, un gros cigare à la bouche. Il le retire un moment pour me demander:

- Vous jouez?

- Un peu. Mais pas trop bien.

- Parfait. Prenez un siège, je vais vous plumer.

Je tire un fauteuil à sa gauche. Le donneur passe les cartes. Je reçois une Flush Royale. J’imagine que ca paraît sur ma figure, et sur le reste de mon corps. Le type qui m’a invité me regarde avec un drôle de sourire.

- Alors, vous êtes satisfait?

- Ca dépend si vous l’êtes aussi...

- Excellent. Mais vous n’auriez pas répondu ca, si vous aviez eu un jeu plat.

- Allez-y, nous verrons bien.

Je pousse trois jetons. Mon voisin suit, les deux autres abandonnent. Le type au cigare jette son jeu sur la table. Je remets un jeton. Mon unique adversaire abandonne. Je ramasse le pot. Je viens de gagner trois jetons. Le donneur ramasse les cartes, puis annonce tristement:

- Maintenant, on joue pour le vrai.

Il me passe alors le jeu le plus étrange qu’on puisse recevoir. Pas assez pour miser sur les hautes, mais encore beaucoup trop pour miser sur les basses. Je jette mon jeu, et je me retire. Le type au cigare me jette un oeil, il lève les épaules:

- Malheureux au jeu, heureux en amour.

Je reprends ma visite.

 Un peu plus loin, deux chevaliers ont tiré leur épée, et ils s’amusent à faire des armes. Il me semble que j’ai déjà vu ca, ou alors, que je l’ai déjà lu. Mais dans cet univers onirique, je n’arrive plus à faire la différence entre les deux.

Dans un coin noir, deux hommes en imperméable et chapeau de feutre parlent ensemble, ils chuchotent. Quand ils me voient, ils se taisent, attendent que je quitte le wagon. Je retourne à ma cabine, et je note mes impressions dans un calepin.

J’arrive dans un wagon qui me semble servir d’entrepôts. C’est là que les enfants du carnaval ont décidé de s’installer. Quelques uns sont couchés dans le foin, d’autres continuent de veiller en chuchotant. Je m’installe au milieu d’eux. Le garçon de l’hôtel vient s’asseoir à mes côtés. Il retire son masque, il me sourit, il me refait sa bise si gentille, puis couche sa tête sur mon épaule. Je n’ose plus bouger. Je le laisse s’endormir. Je sens la chaleur de son corps contre le mien. Je sens les battements de son coeur dans sa poitrine, elle se gonfle doucement sur la mienne. Un enfant qui dort sur mon épaule, c’est si rare, si précieux.

Au matin, je me suis éveillé. Je suis seul dans le wagon. Les enfants sont partis.

Après un moment, le conducteur annonce que le train va s’arrêter à la prochaine gare. C’est la gare d’ou je suis parti ce matin. Le train a voyagé toute la journée et une partie de la nuit. J’ignore ou il est allé, dans quels villages il a passé. Mais il est revenu à son point de départ. Je suis le seul à descendre à la gare. Les autres passagers restent dans le train.


Un rêve étrange

Cette nuit là, je fis un rêve bien étrange. J’étais dans une grande librairie, semblable à celle que j’avais visité, et je discutais avec un jeune moine... d’une autre époque, en fait, sans qu’il en parle, je savais qu’il venait d’un passé très éloigné. Et il semblait bien étonné de voir tous ces livres.

- Tous ces livres, il y en a tellement. Nous n'en n'avions pas autant, dans la bibliothèque du monastère. Les gens de votre époque ont donc tellement écrit?

- Oui, sans doute. Plus de gens savent lire et écrire. Alors, nous avons plus de livres. Mais pour la plupart, ce sont de vieux livres, de très vieux livres, qui furent écrit au dix-neuvième siècle, et même avant. J'en ai même quelques uns qui datent de la Renaissance.

- La Renaissance? Qu'est-ce que c'est?

- C'est un peu l'époque d'où tu viens. La fin du Moyen Age. Tu vois, nous avons donné des noms aux époques. Mais avant ton époque, avant l'invention de l'imprimerie, les livres étaient beaucoup plus  rares.

- De vieux livres, du dix-neuvième siècle, et même avant. Quand même, vous vous  rendez compte? Là d'où je viens, la plupart de ces livres n'étaient pas encore écrit...

- Eh bien, si ca peut te rassurer, là où tu viens d'arriver, la plupart n'ont pas encore été lus.

- Vraiment? Mais alors, pourquoi les a-t-on écrits?

- La question est mal posée, ou mal adressée, comme si on mettait la faute sur le dos des écrivains. Il faudrait plutôt demander: pourquoi personne ne les lit. Mais là encore, je ne saurais pas comment y répondre. Vois-tu, parmi tous ceux qui savent lire et écrire, il y en a très peu qui se donnent la peine d'écrire, et encore moins, qui se donne celle de lire.

- Alors, l'imprimerie, ca n'a servi à rien?

- Bien sur, avec les technologies que les hommes ont inventé, on aurait pu croire que ca les aurait aidé à étudier, à s'instruire. Après l'imprimerie, il y a eu de nombreuses autres inventions, des outils presque magiques. On aurait cru que ca faciliterait la tache aux étudiants. Mais finalement, il faut bien reconnaître que même à l'époque des grands philosophes, que ce soit les Grecs ou les Romains, ca n'est pas toute la population qui était philosophe, sinon, comment ferions nous pour en retenir les noms? Hélas, si on peut encore se rappeler de Thalès, Pythagore, Aristote, Platon, Socrate, c'est parce qu'ils forment un très petit groupe. Et alors, si on trouve si peu de ces humains dont les idées peuvent traverser les siècles, on en trouve encore moins pour s'y intéresser. Finalement, on pourrait croire que la sagesse, c'est une maladie qui n'a atteint que très peu de gens, si peu, en fait, qu'il ne faudrait même pas s'en formaliser.

- Vous dites des choses sérieuses, en plaisantant, et des choses légères, avec importance. Vous me rappelez le frère qui m'a élevé. Vous êtes comme ces anciens philosophes qu'on disait cynique.

- Les cyniques, ceux qui bougent, les philosophes qui marchaient en parlant.


Le manuscrit

Je retournai à la librairie: personne. Je montai à la mezzanine: personne. J’entendais du bruit au fond de la pièce. La porte de l’imprimerie était ouverte. Je m’avançai, le vieux libraire était là. Il avait mis sa longue veste bleue, il portait une visière noire, et il s’affairait autour d’une étrange mécanique: une presse à imprimer, qui faisait beaucoup de bruit. Il ne m’entendit pas venir. Je m’approchai, je lui touchai l’épaule... il se retourna, arrêta sa machine.

Il me dit qu’il avait lu mon manuscrit, et qu’il aimait assez son histoire. Il m’apprit que la presse était en route, qu'il avait déjà commencé à imprimer mon livre, qu’il serait bientôt prêt à être relier, et qu'avant la semaine prochaine, il serait sur les étagères de sa librairie.

Je n’y comprenais rien, je lui montrai le manuscrit que je tenais encore dans ma main. Je lui dis que je l’avais terminé au cours de la nuit, et je m’étonnai qu’il puisse prétendre l’avoir déjà lu. Il me regarda étonné, et me demanda... si c’était la première fois que je trouvais quelque chose d’étonnant... dans cette histoire.

Aucun commentaire: